« Vous avez trouvé facilement ? »
Rassurez-vous, je vais vous expliquer pourquoi je suis là, ici, las, si las, ici bas…
la cave.
La cave ? Parce que pas de grenier où tout renier. Et puis le grenier,
il y a des poutres et ça sent la corde…
Alors s’enfouir au lieu de s’enfuir.
Au début, la cave c’était pour moi qu’un non lieu, où stagnaient les objets
subissant sentences d’usage et d’usures ou manque de place. Encombrant encombrants devenus obsolètes.
C’était un entrepôt avant que je ne sois moi aussi, sur la sellette de cet entrepont.
Au début nous étions faits l’un pour l’autre, évidemment.
Nous-nous étions choisis avec contrat, avec la complicité d’un employé de mairie
et le plein de famille et d’amis tout autour. Cela avait l’air joyeux. Un ciel clair, il faisait même beau. Peut-être aurait-il fallu qu’il pleuve ?
Et puis… l’état de grâce devint assez vite l’état de garce ! Je ne la trouvais plus belle.
Sortir les poubelles après des repas devenus silencieux, devint salvateur pour éviter toute salve. Eviter le face à folle de l’après, juste avant. Les poubelles,
ma success scories ! Une récré rituelle que de sortir jusqu’au coin de la rue
et revenir à cloche-pied, en rêvant de devenir clochard dans une ville voisine.
Oh,… si seulement j’avais pu avoir un chien ! Un vieux, avec des problèmes intestinaux, un, à emmener par obligations, plusieurs fois saloper les trottoirs
du quartier. M’échapper et ainsi choper d’autres complices de chieurs de caniveaux.
Convenir de rendez-vous de réverbères, chercher la collusion, monter une association, un gang, de pollués de la vie cherchant dépollution éco-
logique du logis. Un gang de résignés résolus à sortir de la gangue.
Echafauder l’évasion pour éviter l’échafaud, collecter des fonds pour ne plus
le toucher, franchir le mur du « on », lever une armée, avec des hordes de chiens féroces et pas physionomistes ! Enjamber le possible, devenir commanditaires
de meurtres effroyables…
…et puis, rentrer, en se disant, à demain. Vernis des nervis entamé, rétamé sur quelques portails. Salle défaite. Salle polyvalente. Voix invalide. La stéréo ne marche plus. Vivre avec une mono. Directrice en plus de ça. Pas de chien.
Allergie pour elle. Pour moi, à l’air gît ce vœu canin.
Au début…, après avoir été faits l’un pour l’autre, nous devînmes félin pour l’autre.
Prendre le guépard, grivèlerie ? Mais tant de choses fétides font que nous nous lions. Elle pue ma peine. Coup, gare aux coups bas. Tigre de papier froissé. Pusillanime.
Et puis… à force de renfoncement, le puits sans fond s’illumine.
J’ai trouvé un havre dopé. Ma propre Bretagne, mon propre Finistère, où tout s’arrête. Dire non au phalanstère en haut de l’escalier, qui finit par se taire,
une fois éventées les souffrances inventées, invitées, éventrées, évitées par quelques centimètres de dalle. Eviter les balles. Décharger le ballot, lors d’une escale
où mouiller pour oublier là haut la calle sèche. Tanguer seul au fond,
au lieu de se faire tancer. Valse des mots clos refusée, pour la vase du cachot.
Un otage volontaire refusant les étages.
Près de la cuve à fioul, je crachais mon fiel.
Avec idée, aidé, mon fiel aurait pu devenir « fidèle ».
Au début… nous étions tuteurs l’un pour l’autre. Heureux, sans se mener
à la baguette, de se voir grandir chacun son tour. Aujourd’hui problèmes de santé.
Je t’ai oublié. « T » oublié. De tuteurs, nous étions devenus tueurs l’un pour l’autre. Abdos trop faibles pour encaisser, abdiquer ! M’enterrer au lieu de m’endetter sur quelques mendicités.
Ne pas perdre la raison, ne pas chuter, mais en trouver de bonnes pour descendre… Dans la cave.
Des raisons sûres :
- réparer la chaudière (préalablement détraquée par mes soins). Salissant et, une fois réparée ?
- fouilles archéologiques (suite à des révélations inventées de voisins). Salissant également. (Et puis de voir une cave avec du trou dedans, je vais penser à la Belgique.)
- Bricolage en tout genre. Salissant, je déteste ça ! Elle, par contre adorerait.
Des raisons dures :
- élevage de tarentules ! Elle déteste, moi aussi et, ça mange quoi ?
- apprendre à jouer de la cornemuse par correspondance !
- Sculpture ! Oui, sur métal. Scie, scie circulaire, marteau…
- Sur pierre, marteau piqueur. Je déteste le bruit.
Raisons pures :
Je suis devenu poseur de questions. Oui ! Et à haute voix. Très haute parfois, d’où…, la cave.
Attention, pas des questions auxquelles on répond par une autre question, comme :
« Tu n’aurais pas vu mes clefs ?
- Tu les avais mises où ? »
Ou encore :
« Où est la bassine de d’ssous l’évier ?
- Pour faire quoi avec ? »
Non, non, non de vraies questions, de vrais questionnements.
Parce que la seule chose qui compte, c’est d’oser se poser le problème.
De le dire, de le clamer aux autres. Leur avouer que l’on est dans le doute.
La réponse elle, on s’en fout la plupart du temps, elle est même peut-être déjà caduque. Hisser le caducée à la recherche de pansements ? Je préfère penser à évacuer le pus, je draine, j’aère, je proclame et ne réclame rien.
Au début, je donnai dans le pratique.
C’est que j’avais plein de questions dans ma tête qui ne demandaient qu’à sortir.
« Pourquoi le métro roule à gauche ?! »
« Pourquoi les métros roulent à gauche ?! »
« Pourquoi les métros roulent à gauche ?! »
Je pouvais ainsi bloquer une semaine, voire plus –« pourquoi le métro roule
à gauche », je ne sais, je crois, que je ne sais toujours pas pourquoi.
Quelque fois, soupirait d’un soupirail la tentative d’une réponse d’un voisin excédé. Mais une réponse nocturne et ponctuée d’une grossièreté, pouvait être à coup sûr, sans valeur. Et puis j’en ai reçu une, poétique une fois par courrier. Faut dire que « Pourquoi le métro roule à gauche ?! » était un grand classique, assez récurrent même. La lettre de voisins disait en écho à : « Pourquoi le métro roule à gauche ?! »
- « pare ce qu’il n’a pas été, à l’auto-école, en métropole, Ducon ! »
Sûrement des Antillais ? Bien sur, aussi tôt reçue cette réponse, je la transformai
en question !
« Pourquoi l’auto-école en métropole, Ducon ? » Celle-ci me dura bien un bon trimestre à gueuler ici. Brailler comme aveugle aux murs borgne de soupirs hauts. Toujours à répéter : « pourquoi l’auto-école en métropole, Ducon ? »
A répéter encore et encore. Répétitions bornées et éclatantes de tant d’acharnement. Tautologie. Logique, je suis comptable à domicile.
Et puis un jour, souffrant de la gorge à force de gueuler, chômage aphone, dommages atones, heurté d’éructer, relire la lettre d’admirateur.
Ce n’est pas « Ducon », mais, Ducos, écrit là.
Puis, vite, de chercher, haletant attelé à l’atlas, interne Internet pour être sûr.
Ducos, commune du Sud de la Martinique… On m’entendait jusque là-bas ? L’enveloppe pour vérifier, non retrouvée. Ducos, nom venant d’un ministre de
la marine de Napoléon III, Théodore Ducos. Commune autrefois appelée
« Trou au chat » !
Un signe, je ronronnais déjà de plaisir dans mon antre devenu fosse d’aisance.
Au début, bien sûr, devenir fou n’était pas un plan, n’était pas programmé.
Et puis questions gueulées faisant, plus le coté ermite, ce nouveau statut imposé
par toute connaissance et tout voisinage, se révéla pratique.
Je pratiquais une nouvelle révélation, régénéré en dégénéré !
J’ai depuis, bien digéré cet état aux frontières carrées néanmoins perméables.
Ma case vide se remplissait.
Crieur de questions, devenu Rieur de questions !
« Une femme canon est-ce de la poudre aux yeux ? – Cela dépend de son pétard ? »
« À être tête de mule devient-on pantouflard ? »
« Peut-on se faire couper l’herbe sous le pied, quand on a un poil dans la main »
« Emballer des balais ? »
« DVD ou aider Dave ? »
« Peut-on remplir un formulaire quand il vous manque une case ? »
Riez, essayez de rire… de tout cela, j’en ai fait des livres. Si, ils sont en vente, là haut dans le salon. Mais ce n’est plus elle qui tient la caisse, dans la grotte, j’ai rencontré une autre paire d’ailes.
Demain je redeviens gai !
Le nase de la cave se rebiffe !
Je lâche la cornemuse de brume
Pour un sax étincelant !...
…et transforme la cave en… caveau !