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tribulations littéraires et existentielles
Rien ne vaut les Beatles
J’écoutais la passion selon saint Jean dans le bureau quand il m’a dit « Je trouve que Bach est mathématique ». Je n’ai pas compris tout de suite. Il m’a lâché la phrase sans ménagement puis il a disparu. Je ne sais pas pourquoi, mais ça m’a glacé le sang dans les veines. J’ai toujours aimé Bach, bien plus que n’importe quel compositeur. Je lui reconnais des qualités que je ne trouve pas aux autres, une supériorité jamais égalée pour l’ensemble de son œuvre, bien que je doute de la connaître entièrement. J’ai pensé que seul un mélomane averti pouvait se permettre de me faire une telle remarque. Le problème c’est qu’il est un mélomane averti, mais il préfère nettement Mozart. Je ne peux pas nier le talent de Mozart, mais je lui préfère nettement Bach.
J’ai essayé de comprendre pourquoi il était aussi affirmatif. Cela venait probablement du fait que Bach était allemand. Il avait certains préjugés sur le peuple germanique concernant leur goût pour l’ordre et la rigueur. Préjugés partagés par un grand nombre et dont on se garde bien de définir l’origine. Je trouvais assez regrettable qu’il tombe dans le piège des généralités et puisse ainsi cataloguer un génie de cette envergure. Malheureusement mon argument n’était pas valable. Mozart était autrichien. Je ne pouvais pas lui reprocher sa mauvaise foi ou son manque de discernement si je tombais à mon tour dans le piège des idées reçues. Je devais trouver une autre explication sinon il m’aurait à juste titre reproché mon absence de logique.
Je répétais intérieurement « Bach est mathématique », comme si la phrase contenait une équation à résoudre. Si Bach est mathématique, la solution l’était forcément. Malheureusement, je n’avais pas un esprit cartésien. J’ai cru un instant avoir trouvé la faille. En effet, je ne pouvais raisonnablement pas apprécié Bach, qualifié de mathématique si je ne l’étais pas moi même. Cela non plus n’était pas très convaincant. Je devais réviser mes arguments. Bach après tout n’était qu’un prétexte, bien qu’il soit devenu l’objet de ma réflexion, le sujet principal de mon interrogation.
J’émettais l’hypothèse qu’il voulait simplement me faire du mal, me peiner. Pourquoi sinon être aussi catégorique ? C’était un jugement de valeur, personnel et sans appel. Je ne pouvais rien rétorquer, rien contester Qu’est-ce que j’avais bien pu faire pour mériter une telle attaque ? Je ne me souvenais pas l’avoir vexé récemment ni blessé dans son amour propre comme il venait de le faire. Me dire « Bach est mathématique » m’obligeait à répondre, à défendre mon point de vue et il savait que je n’étais pas experte en la matière. Je ne savais pas quoi faire sinon ruminer dans mon coin et ce n’était pas une bonne idée.
J’ai traversé le patio. Il préparait du café en cuisine et ne s’est pas interrompu. Je me suis plantée devant lui et je lui ai dit, « Tu ne peux pas dire que Bach est mathématique, ce n’est pas vrai ». Il m’a regardé en souriant « Tu veux du café ? ». J’ai pensé qu’il se moquait de moi, « Tu as entendu ce que je t’ai dit ? Bach n’est pas mathématique ». Il a soufflé sur son café, « Moi, je trouve qu’il est mathématique. Sa musique est trop précise, presque automatique, pas assez mélodique. » J’étais folle de rage « C’est faux ! Pour toi, il n’y a que Mozart. En plus, il est autrichien ». Il a bu une gorgée, « Je ne vois pas le rapport ! Mozart, lui, est mélodieux». J’étais à cours de ressource et lui savourait sa victoire en dégustant son café, « Il est vraiment délicieux. Tu es sûre que tu ne veux pas une tasse ? ». Je ne pouvais pas déclarer forfait aussi facilement, « Est-ce que tu as seulement pris le temps de vraiment écouter Bach ? ». Il n’avait pas l’air de me prendre au sérieux, « Oui, justement j’ai pris le temps ». Cette fois, c’était sans appel, il n’y avait plus rien à attendre de cette conversation.
Je me suis servie du café avec la Passion selon saint Matthieu en tête. J’avais changé de saint et je ne voyais toujours pas ce qu’il voulait dire. Je ne comprenais pas le mot « mathématique », en tous cas, pas dans ce contexte, pas s’agissant de Bach. Il pensait peut-être à nous quand il employait ce mot. Il essayait peut-être de me dire qu’il me trouvait mathématique, que notre relation était réglée comme du papier à musique, sans surprise, qu’elle avait perdu de sa fraîcheur. J’ai hésité à relancer le sujet. Il avait l’air tellement calme et sûr de lui. Je regrettais de ne pas savoir comment me tirer d’affaire. Il attendait quelque chose et Bach n’avait rien à voir là-dedans. Son café était délicieux mais je ne lui ai pas dit. Je n’avais aucune raison d’être fâchée ou vexée, pourtant j’étais vexée et fâchée. Il ne se rendait compte de rien et cela m’agaçait davantage. La situation était parfaitement ridicule.
J’ai regardé la machine à laver. Elle était pleine de linge que je n’avais toujours pas étendu, mais ce n’était vraiment pas le moment d’avoir ce genre de pensées. J’essayais de me vider la tête et de trouver une contenance. Je préparais une sortie théâtrale. J’ai posé la tasse en la choquant contre la soutasse. « Bach n’est pas mathématique, que tu le veuilles ou non ». J’ai quitté la pièce sans lui laisser le temps de répondre, sans voir son petit sourire moqueur. Je me suis enfermée dans le bureau. La passion était terminée. Je n’avais plus envie d’écouter Bach, pas maintenant, c’était impossible. Je ne savais pas si j’étais triste ou en colère. J’ai mis un disque en montant le volume. Après tout, rien ne vaut les Beatles et All you needs is love a envahit la maison.