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Autres ponts n°2 : La passerelle du palais de justice

Par les (h)auteurs :: 30/03/2008 à 14:05 :: Patrick Ravella




Pour accéder au tablier, il faut se glisser sous les cuisses d’une jeune géante qui enjambe l’entrée de la passerelle et serre, entre ses mâchoires d’acier, les filins de soutènement. À l’instant où l’on passe à l’aplomb de l’enfourchure, on est tenté de lever la tête en un geste indiscret. Mais sur l’autre berge veille une austère marâtre : le teint blafard, large de taille, ceinturée de colonnes, elle condamne par avance le moindre regard, et même la pensée. On avance alors tête basse, souvent même on fait demi-tour sans oser franchir la passerelle.

Pont autre n°1

Par les (h)auteurs :: 29/03/2008 à 10:07 :: Judith Lesur

la pente du pont
la fente du fond
l'attente du ton
la rente du rond
lassante du son




Autres ponts n°1 : La passerelle du collège

Par les (h)auteurs :: 24/03/2008 à 18:28 :: Patrick Ravella



Longtemps, j’ai tenu mon bureau sur un plancher mobile, passerelle du Collège, à distance égale des deux rives. Entrant et sortant de leurs classes, chargés de lourds cartables, les élèves traversaient devant moi sans me voir. Le rire des collégiennes et leurs jambes rapides me faisaient trembler. Le pas brutal des garçons renversait mon encre. Le vent qui soufflait sur le fleuve emportait mes plus précieuses pages dès que je levais mon crayon. Il me débarrassait aussi, je l’avoue, de toutes celles qui ne valaient rien. Seules restaient les phrases assez pointues pour se graver dans la mémoire, et les prénoms des belles adolescentes qui ne m’adressaient pas la parole. Jamais depuis je n’ai reçu de meilleur enseignement.

Le Grand Pont sur la Loire

Par les (h)auteurs :: 23/03/2008 à 14:23 :: Général

projet de lecture des (h)auteurs pour l'inauguration d'un pont - phase 1 - repérage



22 mars 2008 :

Une délégation des Hauteurs rend visite au Grand Pont sur la Loire, sous la direction de Jean Vincent BERLOTTIER, architecte de l'ouvrage. Comme il y a un trou providentiel dans le grillage du chantier, Jean Vincent n'aura pas besoin d'utiliser ses pinces coupantes. L'entrée se fait donc sans la moindre effraction. En tout cas, le délit ne semble pas franchement constitué. Les Hauteurs s'abaissent (une fois n'est pas coutume) et passent dans la déchirure. On voit plonger successivement Judith Lesur, Patrick Ravella, Leila Lovato, Frédérick Houdaer, Marie-Françoise Prost Manillier, Valérie Sourdieux, pendant qu'Etienne Faye écarte les fils de fer.
Au loin se dresse l'étrange silhouette du pont suspendu.  Notre conversation idem.

 

En silence nous traînons sous nos seize semelles la boue du chantier, et nous venons l'essuyer sur le tablier impeccable du pont. Avec discipline, nous avançons sur la voie de droite, tenus en respect par le haut muret central que personne n'ose enjamber. Pour la même raison nous reviendrons à contre sens, et le code de la route sera bafoué. Mais heureusement, il n'y a pas une seule voiture aujourd'hui. On pourrait croire à un épuisement définitif des réserves pétrolières.



La Loire hésite elle aussi sur le sens de circulation, elle cherche les piles de pont pour se repérer. Ne les trouvant pas, elle coule de droite et de gauche, au milieu d'îles qui se déplacent à vue d'oeil, emportant leurs mystérieux taillis. Je cherche un emplacement pour ma cabane. Mais l'emplacement idéal ne devrait pas être visible du pont. L'échec est assuré. Je poursuis mes recherches au ciel.




Les câbles du pont, revêtus de leur sous-couche jaune ressemblent à des élastiques de culotte. On  risquerait de ne pas les prendre au sérieux si, à la sortie du pont, là où ils n'ont pas encore été peints, ne transparaissait encore le gris de l'acier. Soudain je me sens plus rassuré, les câbles cessent d'être en caoutchouc et commencent à maintenir parfaitement les seize mille tonnes du pont. Est-ce bien seize mille tonnes ? mille tonnes par pied, deux milles tonnes par piéton, je crois que les normes de sécurité sont atteintes. Je ne ressens plus la moindre oscillation. Les débats peuvent reprendre, sur la couleur, sur la courbe du tablier, sur la torsion des câbles, sur l'inclinaison des suspentes et des pylônes.



Ca y est, nous avons trouvé la cabane. Elle est sous l'entrée du pont. Son plafond est fait d'un simple bloc de béton de huit mille tonnes (un des deux contre-poids du pont) qui repose sur quatre plots d'élastomère. Au fond, quelques marches d'escalier conduisent à une scène. Les auteurs y montent.  Ils prennent possession de ce lieu pharaonique. Ils se sentent déjà presque capables de vaincre, par la seule force de leur écriture et de leurs petits bras au plafond, la peur d'être écrasés sous la charge et la concurrence des petits fours.



texte Patrick Ravella
photos Judith Lesur

Je les avais prévenus - II

Par les (h)auteurs :: 11/03/2008 à 16:41 :: Judith Lesur

    Exister, c'est plus qu'être. C'est être, et le faire savoir. Tendre à être entendu, s'étendre, pas forcément tendrement, pour rendre ce qui nous est dû, sans être dupe.

    Rentrer dedans, sous des dehors denses, être ardent, les dents prêtes à la morsure. Dépecer. Dépuceler le moins sûr comme l'évident. Évider l'évitement. Mentir, évidemment.

    Exister, donc. Sans se désister. Hésiter, oui, mais sans cécité. Quitte à s'esquinter les yeux à cerner ce qu'on ne discerne pas, dire ce qui ne nous concerne pas, s'acquitter de son devoir de voir.

    Exister et écrire. S'écrier ? Se griller et se cribler de mots, écrabouiller le réel sur l'écran de ses embrouilles, se débrouiller crânement et s'ébouillanter le crâne, décanter sans être à cran, mais décamper quand ça craint...

    Écrire. Quand la langue copule avec les usages, quand l'encre coagule dans le sang de la page, quand le sens se fond dans la forme et se formule dans l'infime. Sans virgule, la feuille vierge est infirme. Et c'est sur elle que le "je" éjacule.

(...)



lecture de Michel Reynaud

Par les (h)auteurs :: 10/03/2008 à 8:41 :: actu

Michel Reynaud partage une lecture avec une comédienne, Anna Nozati

le 11 mars à 19 heures à la médiathèque du Bachut

Les auteurs lus seront Verlaine,René Char,Henri Michaux,Georges Bataille,Raymond Queneau,Ramon Gomez de La serna,Xavier Villaurutia,Christian Prigent et pour une bonne part Michel Reynaud.

Un certain nombre de textes se rattachent au thème du corps.


variation politico-poétique

Par les (h)auteurs :: 06/03/2008 à 10:21 :: Judith Lesur


casse-con, sale toi





lecture du 19 janvier

Par les (h)auteurs :: 04/03/2008 à 13:11 :: Valerie Sourdieux

Rien ne vaut les Beatles

 

 

 

 

 

 

J’écoutais la passion selon saint Jean dans le bureau quand il m’a dit « Je trouve que Bach est mathématique  ». Je n’ai pas compris tout de suite. Il m’a lâché la phrase sans ménagement puis il a disparu. Je ne sais pas pourquoi, mais ça m’a glacé le sang dans les veines. J’ai toujours aimé Bach, bien plus que n’importe quel compositeur. Je lui reconnais des qualités que je ne trouve pas aux autres, une supériorité jamais égalée pour l’ensemble de son œuvre, bien que je doute de la connaître entièrement. J’ai pensé que seul un mélomane averti pouvait se permettre de me faire une telle remarque. Le problème c’est qu’il est un mélomane averti, mais il préfère nettement Mozart. Je ne peux pas nier le talent de Mozart, mais je lui préfère nettement Bach.

J’ai essayé de comprendre pourquoi il était aussi affirmatif. Cela venait probablement du fait que Bach était allemand. Il avait certains préjugés sur le peuple germanique concernant leur goût pour l’ordre et la rigueur. Préjugés partagés par un grand nombre et dont on se garde bien de définir l’origine. Je trouvais assez regrettable qu’il tombe dans le piège des généralités et puisse ainsi cataloguer un génie de cette envergure. Malheureusement mon argument n’était pas valable. Mozart était autrichien. Je ne pouvais pas lui reprocher sa mauvaise foi ou son manque de discernement si je tombais à mon tour dans le piège des idées reçues. Je devais trouver une autre explication sinon il m’aurait à juste titre reproché mon absence de logique.

Je répétais intérieurement « Bach est mathématique », comme si la phrase contenait une équation à résoudre. Si Bach est mathématique, la solution l’était forcément. Malheureusement, je n’avais pas un esprit cartésien. J’ai cru un instant avoir trouvé la faille. En effet, je ne pouvais raisonnablement pas apprécié Bach, qualifié de mathématique si je ne l’étais pas moi même. Cela non plus n’était pas très convaincant. Je devais réviser mes arguments. Bach après tout n’était qu’un prétexte, bien qu’il soit devenu l’objet de ma réflexion, le sujet principal de mon interrogation.

J’émettais l’hypothèse qu’il voulait simplement me faire du mal, me peiner. Pourquoi sinon être aussi catégorique ? C’était un jugement de valeur, personnel et sans appel. Je ne pouvais rien rétorquer, rien contester Qu’est-ce que j’avais bien pu faire pour mériter une telle attaque ? Je ne me souvenais pas l’avoir vexé récemment ni blessé dans son amour propre comme il venait de le faire. Me dire « Bach est mathématique » m’obligeait à répondre, à défendre mon point de vue et il savait que je n’étais pas experte en la matière. Je ne savais pas quoi faire sinon ruminer dans mon coin et ce n’était pas une bonne idée.

J’ai traversé le patio. Il préparait du café en cuisine et ne s’est pas interrompu. Je me suis plantée devant lui et je lui ai dit, « Tu ne peux pas dire que Bach est mathématique, ce n’est pas vrai ». Il m’a regardé en souriant « Tu veux du café ? ». J’ai pensé qu’il se moquait de moi, « Tu as entendu ce que je t’ai dit ? Bach n’est pas mathématique ». Il a soufflé sur son café, « Moi, je trouve qu’il est mathématique. Sa musique est trop précise, presque automatique, pas assez mélodique. » J’étais folle de rage « C’est faux ! Pour toi, il n’y a que Mozart. En plus, il est autrichien ». Il a bu une gorgée, « Je ne vois pas le rapport ! Mozart, lui, est mélodieux». J’étais à cours de ressource et lui savourait sa victoire en dégustant son café, « Il est vraiment délicieux. Tu es sûre que tu ne veux pas une tasse ? ». Je ne pouvais pas déclarer forfait aussi facilement, « Est-ce que tu as seulement pris le temps de vraiment écouter Bach ? ». Il n’avait pas l’air de me prendre au sérieux, « Oui, justement j’ai pris le temps ». Cette fois, c’était sans appel, il n’y avait plus rien à attendre de cette conversation.

Je me suis servie du café avec la Passion selon saint Matthieu en tête. J’avais changé de saint et je ne voyais toujours pas ce qu’il voulait dire. Je ne comprenais pas le mot « mathématique », en tous cas, pas dans ce contexte, pas s’agissant de Bach. Il pensait peut-être à nous quand il employait ce mot. Il essayait peut-être de me dire qu’il me trouvait mathématique, que notre relation était réglée comme du papier à musique, sans surprise, qu’elle avait perdu de sa fraîcheur. J’ai hésité à relancer le sujet. Il avait l’air tellement calme et sûr de lui. Je regrettais de ne pas savoir comment me tirer d’affaire. Il attendait quelque chose et Bach n’avait rien à voir là-dedans. Son café était délicieux mais je ne lui ai pas dit. Je n’avais aucune raison d’être fâchée ou vexée, pourtant j’étais vexée et fâchée. Il ne se rendait compte de rien et cela m’agaçait davantage. La situation était parfaitement ridicule.

J’ai regardé la machine à laver. Elle était pleine de linge que je n’avais toujours pas étendu, mais ce n’était vraiment pas le moment d’avoir ce genre de pensées. J’essayais de me vider la tête et de trouver une contenance. Je préparais une sortie théâtrale. J’ai posé la tasse en la choquant contre la soutasse. « Bach n’est pas mathématique, que tu le veuilles ou non ». J’ai quitté la pièce sans lui laisser le temps de répondre, sans voir son petit sourire moqueur. Je me suis enfermée dans le bureau. La passion était terminée. Je n’avais plus envie d’écouter Bach, pas maintenant, c’était impossible. Je ne savais pas si j’étais triste ou en colère. J’ai mis un disque en montant le volume. Après tout, rien ne vaut les Beatles et All you needs is love a envahit la maison.