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Carnet de voyage Cameroun I

Par les (h)auteurs :: 20/06/2007 à 6:35 :: Philippe Puigserver
Vendredi 15 juin

Pour ce voyage, j'ai bien peur de prendre l'Afrique à la hussarde. Sans préliminaires. Jusqu'à hier, je n'ai pas pensé à ce séjour, mises à part les formalités administratives et sanitaires. Je suis encore tout trempé de ma sueur d'homme moderne, les tâches et les rendez-vous passés et à venir m'encombrent l'esprit.
 
Je suis dans le vol Air France qui me mène à Douala et je m'accroche à des musiques et des journaux d'un monde auquel j'essaie d'échapper un temps. Libé, Arno, Le Monde, Portishead, L'Equipe, Calexico, Le Progrès, Marlene Kuntz, tout y passe pour ne pas anticiper les prochaines heures. Je remplis tous les mots fléchés et tous les sudokus pour contenir les a priori sur ce que je vais vivre, et donc écrire. Je veux que le terre rouge d'Afrique me happe dés la sortie de l'appareil comme un jeune vierge. En fait, oui, je n'ai pas eu le temps de désirer quoi que ce soit, d'échafauder aucun plan et je veux tourner cela à mon avantage ; c'est moi que l'Afrique va prendre sans talc et sans émoi. Ce n'est que justice car après tout, j'ai envie de l'Afrique alors qu'elle n'a nul besoin de moi. Que suis-je venu lui piller que je n'ai déjà en moi-même ?

(...)

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Le 20/06/2007 à 6:37, par Philippe Puigserver
Les Camerounais qui m'entourent dans la cabine exposent tout ce qui les lie au monde occidental. Ordinateur, baskets, anglais, parfums, jean, costume, montre en or, sacs de shopping, alcool de marque, …, je les imagine bien s'agenouiller à la sortie de l'avion et embrasser cette terre comme une mère à qui l'on exhibe sa réussite ou dont on implore le pardon.
Quelques blancs à la peau tannée et à la carrière africaine s'en reviennent aussi. Je ne les vois pas embrasser la terre de France à leur arrivée ou départ. Je les sens sereins et comme soulagés de retrouver un pays qui les considère.
Il y a 21 ans, j'avais passé deux mois au Nigéria, c'est maintenant ma première expérience de l'Afrique Noire francophone en dehors des quartiers nord de Paris.

Lorsque l'appareil amorce sa descente vers Douala, j'ai réussi à fuir mon voisin qui s'étalait sur son siège et la moitié du mien. J'ai gagné un hublot. Après avoir transpercé la croûte de nuages, l'avion dévoile le vert lustré qui pousse au sol sur une myriades de collines. Je n'échappe pas au cliché des bananiers, palmiers et autres cocotiers - je ne sais jamais les distinguer -, qui dodelinent au vent. Je retrouverai ce déhanchement très subtil sur la piste d'une boîte de nuit chez les femmes aux sons du djembé et du balafon. Des restes du film américain que je viens de voir se superposent au paysage pour m'éviter de décrire tout et trop vite. J'ai passé deux heures et plus à regarder sur un écran minuscule une intrigue très jaune dont le dénouement se dévoilait par un texte ; tout était si petit que je n'ai rien pu lire. Zodiac (titre du film), je vais t'oublier bien plus vite que mon arrivée à l'aéroport.

Sur ma carte de débarquement, je n'ai pu mettre aucune adresse locale ; je suis parti si vite que je ne sais même pas où je vais habiter ces prochains jours, ni même le nom de l'ami de mon frère qui est sensé me recevoir. Je sais seulement que mon frère m'attendra à la sortie à gauche. La vérification du vaccin contre la fièvre jaune ressemble au péage automatique ; on ne marque presque plus l'arrêt. La police est plus traditionnelle ; elle aime les barrages et les queues qui mesurent son pouvoir. La policière retoque mon sésame administratif ; je dois remplir la part manquante. Je lui bredouille mollement mon ignorance, note "Michel (prénom de mon frère), Douala" ; elle s'en contente. Je connais des administrations plus tatillones dans d'autres aéroports du monde. A la sortie des bagages, même attente, même cohue, même pagaille que partout ailleurs, la touffeur et les porteurs en plus. La douanière me fait ouvrir une valise, soulève une chemise, referme, annote à la craie le couvercle et dédaigne mon deuxième bagage. Je viens de passer trois autorités et aucune ne m'a fixé dans les yeux, ni même dévisagé. La crainte du terrorisme n'a pas envahi toutes les frontières.

Mon T-shirt colle déjà, mais moins que les centaines d'yeux qui guettent mon arrivée. Il y en a de partout comme les spams dans mon courriel ou les trashbacks dans mon blog. Et bien sûr, pas de frère dans la multitude. Je sors de la zone d'arrivée avec mes deux valises et mes quatre porteurs.
- Il est où ton frère ?
- Il habite où ?
- Tu veux prendre un taxi ?
- Tu me dois de l'argent, je t'ai aidé à passer la douane.
- Il est où ton frère ? Tu es sûr que tu n'as pas d'argent ? Pas un seul dollar ?
- Il habite dans quel quartier de Douala ton frère ?
Je ne sais rien, je n'ai pas d'adresse, pas de téléphone, pas d'argent, je le répète à l'envi comme on brandit un gris-gris contre le mauvais œil. Je ne veux pas lâcher mes valises du regard, ni même mon sac dans le dos et je scrute et recrute la foule pour essayer d'y trouver mon aiguille ; les cheveux gris de mon frère et ses lunettes de sécurité sociale. Je fonds comme la végétaline dans une friteuse. Je suis dans Les Oiseaux d'Hitchcock et les fils se remplissent de corbeaux qui m'observent. Bientôt l'attaque ! Enfin, Michel se pointe ; une démarche de blanc alourdie par 25 ans de colonialisme moderne (l'argent s'est substituée aux armes). Il fait fuir la nuée et emmène notre joyeuse troupe réduite à la fratrie plus trois porteurs vers la voiture au sous-sol. Il fait mettre les bagages dans le quatre-quatre et tend quelques pièces aux Camerounais. Ils exigent plus, ils disent m'avoir aidé à passer la douane, je proteste et contre-argumente poliment, ils insistent. Mon frère me pousse dans la voiture, colle deux pièces de plus dans la main du meneur et monte à son tour dans le véhicule.
- Dégagez maintenant ! assène-t-il, puis démarre en manquant de les écraser.
- C'est un peu brutal, non ?, lui fais-je remarquer.
- C'est comme ça ici. Le blanc doit se comporter comme un blanc s'il veut être respecté et ne pas être emmerdé.
Je note.
Bertrand, l'ami de mon frère, nous rejoint à la sortie du parking. Un peu plus grand et un peu plus jeune, il ressemble beaucoup à mon frère. La conversation s'engage et nous échangeons nos kits ; moi, mes questions à deux sous, eux, leurs recommandations à grands traits. Bertrand a le détachement de ceux qui sont à l'abri du besoin de prouver. Il teinte ses certitudes d'humour et de retenue. Mon frère est plus bulldozer ; il a la rugosité de ceux qui parlent peu.

La saison des pluies a parachevé le travail de sape des poids lourds surchargés ; la route est défoncée et justifie l'usage du 4x4. Nous croisons des grumiers, paquebots sur roues qui transportent d'immenses troncs d'arbres. Lorsqu'ils sont impliqués dans un accident, il n'est pas rare de voir un colosse de bois briser son amarrage et tout décapiter sur son passage, chauffeur, bâtiment, passants, m'explique mon frère.
Du ciel, les maisons me semblaient posées un peu à la va-vite faute de mieux. Elles ne paraissaient pas être conçues pour durer. Comme si l'ère moderne qu'elles symbolisaient n'était que passagère et que bientôt la nature reprendrait possession de tout. Du sol, l'impression s'aiguise. Il y a bien le bric et le broc de l'Almanach Afrique. Plastique, tôle, ferraille, pneus, bois, hommes, carcasses, fruits, ruines, végétation, tout pousse comme du chien-dent le long de la route. Aucun démiurge ne veut se coltiner le ménage, ni même l'aménagement. Il va falloir trouver la beauté ailleurs que dans l'emballage, le dépaysement est donc radical.

Nous arrivons chez Bertrand. Le portail s'ouvre au son du klaxon. Le système automatique s'incarne en deux gardiens chargés de protéger la maison jour et nuit, sept jours sur sept.
- Ce sont les normes américaines, m'explique mon frère.
Bertrand s'occupe de la comptabilité d'un groupe pétrolifère US. Il a femme de ménage, cuisinier, télévision et téléphone satellitaire, piscine, amarulu (crème de whisky sud-africaine), internet, quatre chambres, trois salles de bains, un chat, deux auvents, six palmiers, un mur d'enceinte et des grilles en acier à toutes les fenêtres. Le jardin est entièrement pavé à part deux flaques de vert. Sa femme Camerounaise et les deux enfants sont partis pour les vacances en France. Nous sommes trois célibataires en goguette.

Michel sert d'intendant à Bertrand ; la logistique n'est pas affaire de tout repos ici. Deux fosses septiques ont été nettoyées, la troisième a été oubliée, c'est justement celle qui débordait. Les gardiens chargés de suivre le chantier constatent l'embrouille. Les trois fosses sont éloignées les unes des autres par deux mètres cinquante au plus. Le pourtour carrelé des cuves nettoyées est tout ébréché et le plâtre a été aspiré en même temps que la saumure, il faut le refaire, cela n'émeut personne. Voilà une occupation pour le lendemain.
A l'apéritif (amarulu et cacahouètes conservées dans une ancienne bouteille de whisky), j'apprends que le Camerounais est moins liant que le Tchadien, que l'augmentation du niveau culturel diminue la solidarité et que le temps libre des autochtones est dévoré par les tontines et par les deuils. Les premières sont une mise en commun de fonds pour la réalisation du projet d'un des associés, un système bancaire qui repose sur le cercle de l'amitié, la réciprocité et la confiance. Malheur à celui qui triche. Quant aux deuils, le cousinat et la fratrie sont si répandus que toute mort convoque à la célébration funéraire l'équivalent d'un quartier. Bertrand a des obligations professionnels le soir et nous déjeunons en tête à tête, Michel et moi. Nous devons donner notre avis sur Monsieur Paul, le cuisinier qui vient d'être embauché. Il nous a laissé du poulet au champignon et une magnifique salade de fruits. Je lui accorde la note maximale. Mon frère, plus expert, a noté que certains mets anciens auraient dû être jetés du frigo et que le gâteau évoqué n'a pas été fait. Il réserve son jugement pour après le week-end. Monsieur Paul est Bassa, son appartenance ethnique a failli lui coûter son poste. Marie-Louise, la femme de Bertrand, vient du nord du pays et elle se méfie des Bassas. Mais comme elle partait en France laissant seul son mari, elle n'a pu empêcher l'embauche car Monsieur Paul a bonne réputation d'après Bertrand. Et la réputation est bien plus fiable ici que le journal de vingt heures chez nous. Après le repas, nous enfonçons encore deux à trois portes ouvertes sur l'Afrique et je sens la fatigue de la journée m'engourdir. Je laisse Michel devant Alien et je pars digérer mes 5 500 kilomètres du jour sans négliger mes étirements. Au dehors, la pluie s'abat en trombe et je coule sans peine.

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