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Carnet de voyage Cameroun 2

Par les (h)auteurs :: 20/06/2007 à 19:28 :: Philippe Puigserver

Samedi 16 juin
Je m'éveille à l'aube. J'ouvre le volet au moment où l'un des gardiens effectue pour la quarante-neuvième fois le tour de la maison depuis la relève de dix-huit heures, comme il est stipulé dans les procédures de sécurité concernant le domicile d'un employé US. Deux gardiens le jour et trois la nuit puisque l'un des murs d'enceinte n'a pas de barbelés et qu'un projecteur extérieur est cassé. Ronde tous les quarts d'heure et appel téléphonique du central toutes les heures. Comme la maison est neuve, il manque encore les deux portes blindées à mettre au couloir qui mène aux chambres. Mais bientôt l'ensemble sera aux normes et Bertrand et sa famille pourront subir les avatars d'une révolution civile toujours plausible d'après le Pentagone. Ils pourront tenir jusqu'à l'arrivée des GI en cas d'insurrection. Les Américains n'aiment pas les risques, surtout si ceux-ci peuvent déclencher des poursuites judiciaires incontrôlables. Bertrand m'avoue d'ailleurs que l'Américain se frotte peu au monde extérieur et qu'il vit volontiers en vase clos, y compris pour les produits de consommation courante. Tout est importé et la fantaisie n'est pas la bienvenue. La sécurité ne supporte pas la plaisanterie. Son ancien directeur général refusait par exemple à quiconque de conduire ; les pots-de-vin que n'importe incident génère sont strictement prohibés et le droit coûte cher face à la corruption. Il y a un pool de chauffeurs à la compagnie et chaque expatrié y fait appel, se retrouvant fiché pour chacun de ses déplacements. Cela ne gêne guère l'enfant de Sam, docile et entièrement voué à son travail. Cela devient plus problématique pour celui qui veut un peu jouir de son temps libre et connaître les plaisirs que le pays hôte procure. Bertrand a sa voiture personnelle et une femme Camerounaise, ah ces Français !


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Le 21/06/2007 à 6:42, par Philippe Puigserver
Dans la piscine, la pluie tombe, mais ne sait plus où se mettre. Dix mètres carrés de béton, cela fait peu pour contenir tout ce que le ciel a à nous dire, surtout au Cameroun, surtout en saison des pluies. C'est le grand confessionnal divin, le grand pardon et la rédemption, on lave à grandes eaux.
Mais que veut-on nettoyer ? L'indolence africaine, la condescendance européenne, les phobies américaines, les termites chinoises ?
Non, l'eau du ciel se fiche des hommes, elle ne vient que pour une seule raison ; s'unir à la terre et procréer du vert, de la couleur, de l'odeur. Le ciel ne supporte pas lorsque la Terre tourne au gris, cela lui donne la migraine.
Je regarde la piscine déborder.
Je regarde les deux gardiens de la villa regarder la piscine déborder.
Tout autour de nous, il y a les murs blancs et les barbelés dessinés en petites haches. Dans ce quartier chic, la savane n'a rien de végétal, elle est en fer coupant. Les guerriers ne chassent pas l'animal sauvage. Les guerriers portent costume, fusil rouillé et veillent un désert de Tartares. L'ennemi est dans la tête, il peut surgir à tout moment.

Au coin de la rue parsemée de fondrières, une petite marchande vend sous son parasol-parapluie des cigarettes à l'unité. L'équivalent de 7,5 centimes d'euros la tige importée, 4 centimes le bâton local. Les marques se mélangent dans le bocal en plastique qu'elle referme soigneusement pour lutter contre l'humidité. On dirait des bonbonnes de friandises. La cigarette du coin se consume en quatre bouffées, cinq maximum. À peine le temps de humer la rue et de marcher quelques pas. Mon frère est réticent. Il dit que le blanc doit se déplacer en voiture, sinon son prestige et donc le respect dont il jouit s'en trouve écorné. Et gare au blanc qui n'imprime plus de crainte. Je note une fois de plus.

Près du portail de la villa, une autre marchande fait commerce. Elle a un téléphone et facture l'appel. Une cabine téléphonique humaine. L'Afrique sait créer des emplois.

Vers midi, Bertrand s'en retourne du travail. C'est la période de la consolidation des comptes, il vient d'y sacrifier son début de week-end. Il n'aime pas ça. Bertrand est reconnaissant à l'Afrique d'avoir mis un frein à son carriérisme. Aucune urgence ne justifie d'interrompre sa pause entre midi et deux heures ni de prolonger la journée de travail au-delà de 18 heures. Encore moins de rabioter la trêve hebdomadaire. Bertrand est un sage et son efficacité professionnelle ne prospère que sur le terrain clos du temps de travail. Ouvrez une brèche, repoussez les limites et patatras tout se dilue. Bertrand est en fait un résistant. Il effile ses armes de diplômé occidental avec la pierre abrasive de l'Afrique. Aujourd'hui, il sait qu'il a entaillé le contrat qu'il a avec lui-même. Il le justifie par cette période particulière, n'empêche, il sent que la vie lui est redevable et il compte bien réclamer son dû. Il ne me connaît pas encore assez pour se lâcher, mais je sens ses naseaux écumer et ses sabots racler. Je le rassure en me déclarant prêt aux ruades. Nous filons vers Kribi plus au sud, plus à la mer, plus à la plage.

Dans un pays pratiquement grand comme la France mais à la population divisée par quatre, les zones de densité fluctuent avec la route. Le bitume favorise les essaims, la piste les francs-tireurs, la savane le néant. Je suppose que 5 % du territoire regroupe 95 % de la population. Le développement économique du pays ne peut que favoriser cet instinct grégaire. La parole n'est pas une devise soumise aux aléas des grands traders internationaux, nulle crise économique ne la menace et sa consolidation génère des marges perpétuelles. On a beau le savoir, l'harmonie qui règne ici entre le temps et l'homme force l'admiration et le questionnement. Harmonie ou indifférence, mais paix à coup sûr. Moi qui suis comme tous mes compatriotes en conflit permanent avec l'horloge, j'en reste interdit. Fainéantisme ancestral, fatalisme immuable, insouciance congénitale, on peut bien gratter tous les clichés, il arrive un âge où l'on aimerait bien s'immerger dans l'eau voluptueuse du lac millénaire. Les kilomètres défilent et je les vois ces femmes immobiles, ces enfants sans impatience, ces hommes qui n'allongent jamais le pas. J'observe les ordures qui s'amoncellent, le désordre qui règne et la grande décharge qu'est le pays, mais je n'y vois qu'absence de culpabilité. Oui, poubelle, décharge, comme se décharger de toutes ses hontes, ses fautes, ses remords et ses regrets. La liberté n'est pas belle, elle sent le rance et le pourri. Le paradis n'est pas sur terre, car cela supposerait le jour sans la nuit, le chaud sans le froid, l'homme sans la femme, le yin sans le yang. La pourriture fait naître le papillon, c'est comme ça.

À mi-chemin se trouve la ville d'Edéa. Un péage avec deux bidons et une chaîne crée l'activité. Les camelots de trois à cinquante-cinq ans, l'espérance de vie ici, descendent et remontent la petite butte pour présenter aux occupants des véhicules eau, arachides, cigarettes, fruits, kleenex et tout ce à quoi un être humain sensé a du mal à résister ; un pneu rechapé, une radio à l'antenne bien scotchée, du poisson salé vingt ans d'âge, un alcool d'écorce aux vertus cautérisantes. Là encore, les taxis montrent leur impatience et leur dédain du code de la route en inventant des troisième et quatrième files qui mettent en péril la vie du piéton néophyte. La priorité est affaire de taille. Le grumier fait plier le poids lourd qui se venge sur le 4X4 qui méprise le taxi qui fonce sur la moto qui ignore le piéton à qui il ne reste que le margouillat à écraser. Nous nous arrêtons dans l'hostellerie de la Sanaga, du nom du fleuve qui la borde. Un luxe pour peau blanche. Nous sommes les clients six, sept et huit. Les quatre serveurs vont-ils être débordés ? Nous commandons des crevettes à la provençale ; le nom du pays ne vient-il pas du portugais Camaroes, les premiers marins lusitaniens pénétrant l'estuaire du Wouri au quinzième siècle s'étant extasiés sur l'abondance des crevettes dans les cours d'eau ? En tout cas, pas la moindre tomate dans notre sauce, mais l'ail est bien là. Je n'ai pas encore la turista, je ne me sens pas encore contraint au riz et j'entreprends mes retrouvailles avec les plantains, bananes tropicales qui ne se dégustent que frites. Je n'ose me l'avouer, mais je suis clairement en vacances. Mon alibi de l'écriture dérive au fil de l'eau. Je déclare le week-end comme férié. Nous poussons notre épicurisme jusqu'à boire un véritable nespresso en capsule. Nous repartons la panse au travail et la tête à la sieste. Nous bifurquons sur la droite et mettons le cap sur Kribi. La route est dans un excellent état, les poids lourds sont plutôt rares.

Nous pénétrons dans la station balnéaire, la mer à notre droite entre les cocotiers. Chef-lieu du département de l'Océan de la province sud, la ville dépasse les 50 000 habitants et cultive le tourisme de masse ; je verrai bien une dizaine de blancs sur tout le week-end. Les Mabi et les Batanga sont les deux ethnies principales, mais les Lyassa, les Fang et les Ngoumba sont aussi présents. Les Pygmées ont été un peu repoussés en lisière, mais si je suis sage, Bertrand et Michel m'emmèneront voir un de leur village le prochain week-end, celui-ci étant déjà bien entamé. Nous passons le long du port dont l'activité économique se concentre sur le commerce du bois et du cacao d'Ebolowa. En face de la marine marchande, c'est la halte des pirogues à même le sable en contrebas du marché aux poissons, rénové récemment par les Coréens. Ensuite, nous pénétrons dans la marina avec ses sept bateaux dont celui de Bertrand. C'est le plus petit, il n'en possède que 25 %, mais cela lui suffit à combler ses attentes de pêcheur en haute mer. Le bateau est en réparation en ce moment, cela tombe bien, je n'ai aucune envie de chasser la baleine blanche au large. Le deuxième copropriétaire à 25 % s'est uni au trio pour ses envies de ski nautique. Le troisième à 50 % adore la mécanique et frimer. C'est une association qui roule comme on dit.

Nous nous garons à l'hôtel Coco-Beach où mes deux compères ont leurs habitudes. Sept chambres avec climatisation, bar et terrasse directe sur la plage. Petit paradis vermoulu qui échappe à la mondialisation. Les deux réceptionnistes qui nous accueillent sont charmantes et nous montrent nos chambres.
- Ça va bien ? Tu es heureux ? Tu veux plus ?
Chantal me fixe et me sourit. Sa peau palpite sous sa chemise blanche légèrement tendue par une poitrine conséquente. Ses cheveux sont impeccablement coiffés et son léger strabisme semble ausculter ma virilité. Je ferme la porte pour repousser tous les fantasmes qui m'assaillent. Je ne suis plus naïf, je viens d'être briefé dans la voiture pendant deux heures sur les mœurs avenants des filles de ce pays, prête à mettre leur corps dans la balance du développement économique. Un patriotisme qui s'engage et paye de sa personne. L'acte précède l'idée. Là encore, le dépaysement est radical. Je ressors de la chambre en maillot de bain. Je croise Noémie, la serveuse. Plus petite que Chantal, ses traits sont plus fins et je la pare de toutes les vertus dans l'instant. Mon frère me rejoint.
- Laisse tomber, c'est une chieuse, un coup, elle veut, un coup, elle veut pas.
Même pas sûr qu'elle soit majeure. Moins de vingt-et-un ans et tu risques les emmerdes, c'est pourquoi, il ne faut jamais donner son vrai prénom, ni surtout l'endroit où tu habites. Toi, tu ne risques rien, tu pars bientôt, mais sinon, il faut être vigilant, elles peuvent monter un plan avec les flics et tu peux vraiment être dans la galère avec les billets de 10 000 qui s'envolent. Tu dois toujours lui demander sa carte d'identité avant.
Le cours est clair, je détourne mon regard de Noémie et je vais m'allonger sur un transat. Et si je prenais enfin le temps de bronzer un peu ? Marre de cette peau qui s'obscurcit de moins en moins. Une peau foncée, c'est tout de même plus joli, non ?

L'océan creuse la plage de ses rouleaux. L'eau n'est donc pas très claire, d'autant plus que le fond est chiche, entre un et trois mètres. On a pied facilement. Je me trempe et m'esclaffe dans les vagues. Je retourne sur mon matelas. Mon frère s'est pris un coca avec glaçons.
- Tu n'as pas peur de prendre la chiasse ? lui demande-je avec poésie.
- Je suis immunisé et de toute façon, on l'a toujours un peu ici.
- Ah. Et tu te baignes ?
- Ça ne va pas, j'ai horreur de l'eau, du sel, du sable, ça gratte et ça pique, c'est chiant. J'attends Gaëlle, elle nous rejoint dans une demie-heure.
J'essaie d'imaginer la tête de l'amie de mon frère, mais je ne vois pas. Un frère, c'est comme une mère ou un père, ça n'a pas de sexe pour moi.
Je me plonge dans la lecture du Journal d'Aran de Nicolas Bouvier. J'aime les contrastes et les mots qui me stimulent, ne suis-je pas venu ici pour écrire ? "Empaqueté comme un esquimau, je suis sorti pour voir de quoi ce rien était fait. La nuit montait du sol comme une nappe d'encre, pas une lumière, le noir des murs plus profond encore que le noir des prés. Un vent à décorner les bœufs : mes poings gelaient au fond des poches." Je m'enlève une goutte de sueur qui perle du front. Mes cheveux virevoltent dans l'alizé et je me retourne sur l'autre côté. Mon frère a la posture de l'autochtone qui attend, le temps glisse dans sa gorge comme son coca. Il ne bouge pas et regarde les badauds qui longent la plage. Des amoureux, des vendeurs d'africonneries comme il dit, des coureurs, une fille seule. Elle nous voit, pose son sac et joue avec les vagues à notre hauteur. Elle a semble-t-il peur de l'eau, mais son manège a un autre but, me dit Michel. "J'ai vu une forme pâle, rencognée dans l'angle formé par deux murets. C'était un percheron blanc si énorme et immobile que j'ai pensé à une gigantesque effigie abandonnée là par quelque Atlantide, ignorée des archéologues, et que les vents d'hiver auraient débarrassée de ses lichens et bernacles pour lui donner ce poli et cette perfection d'opaline. Il s'était trouvé le coin le mieux abrité et, le museau collé au poitrail, il n'en bougeait pas pour avoir moins froid. Sans le frisson qui le parcourait de la queue aux naseaux, j'aurais juré qu'il était en plâtre. Quelle idée de laisser un cheval seul dans ce vent cinglant sans même une jument pour le réchauffer !". Mon frère fait un signe à la fille d'approcher. Je suis venu voir l'Afrique, oui ou non, me dit-il.
- Bonjour, ca va bien ?
- Ça va bien. Comment tu t'appelles ?
- Je m'appelle Alice. Et vous ?
- Moi, c'est Michel et voici mon frère Philippe.
- Euh, non, moi, c'est Hyppolite.
- Tu es de Kribi ?
- Non, je viens de Yaoundé, je suis là pour un deuil. Je suis chez mon oncle. Je reste un mois puis je finis mes études.
- Des études de quoi ?, je rentre dans la conversation.
- Des mathématiques, ouh la la, ça fait mal à la tête les mathématiques, vivement que ça se termine. Je veux travailler vite.
- Dans quoi ?
- Je ne sais pas. On verra. C'est difficile de trouver du travail, tu sais.
Le silence retombe. Elle s'est allongée sur mon matelas. Je la regarde, elle rit. Elle me touche les bras, sa main est très douce. Son corps ne me présente aucun défaut. Elle a un petit caraco rose et une jupe qui la rend innocente.
- Et toi ? Tu fais quoi ici ?
- Je travaille à Douala, je suis venu pour le week-end.
- Tu travailles où ?
- Dans le pétrole.
- Ah, ah. Tu nages bien, je t'ai regardé. Je me suis dit, si une vague me fait tomber, celui-là pourra me sauver.
Je rigole puis la fixe. Elle détourne les yeux en riant et en me frappant doucement le bras de ses doigts satinés. Dans nos grands intervalles de silence, elle me montre les photos qu'elle vient de se faire prendre telle une starlette de Cannes. Ses jambes sont vraiment très fines. La chair est à l'étroit dans ce corps-là. J'apprends qu'elle a vingt-cinq ans, qu'elle a une fille de huit ans qu'elle ne voit pas beaucoup car sa famille trouve qu'elle l'a couve trop, qu'elle aime danser et qu'elle espère me voir ce soir dans le night-club d'à-côté. Michel lui dit qu'on va dans l'autre, juste pour la picoter. Elle fait la moue. Elle l'a fait bien. Elle bat ses jambes sur le matelas puis sur son ferme fessier. J'ai du mal à reprendre la lecture de Nicolas Bouvier. La copine de mon frère arrive, une heure en retard. Gaëlle est une jeune femme qui semble sortie tout droit de son royaume de Saba. Elle est grande et a le port altier. Elle préfère le mystère au sourire. Elle est sculptée dans un ébène profond et ses courbes ont été polies et cirées. Elle brille.
- Je suis passée chez le coiffeur.
Elle me salue sans emphase et fusille du regard Alice. Mon frère m'avait prévenu, la femme qui vit de ses charmes sans se l'avouer, est très jalouse. Gaëlle est d'autant plus exclusive que Michel est son premier homme, lui a-t-elle dit. Elle n'a pas encore vingt ans et mon frère a bien patienté deux jours avant de la mettre dans son lit. C'est maintenant son officielle. Elle est couturière et veut ouvrir son magasin à Kribi. Michel est son mentor et son banquier. Il fournit aussi le fonds de commerce puisque la valise pleine de vêtements familiaux que j'ai ramenée de France lui est remise. C'est du micro-crédit sur mesure. Mon frère a toujours eu les pieds sur terre.
Alice continue de distiller sa bonhomie et ses éclats de rire. J'ai l'impression d'être plus la proie que le chasseur. Je suis décidément un bleu au pays de la latérite. Avec ma peau blanche, je suis un vrai tricolore ; on dirait un drapeau national sans vent, un coq sans basse-cour. Bertrand nous rejoint à la sortie de sa sieste. Je lui présente Alice et file prendre une douche. La diversion marche à peu près et de toute façon, Bertrand est un expert dans la gestion humaine particulière des tropiques.
Dans la salle de bain, le filet d'eau permet de ranger ses idées sans précipitation et éventuellement d'enlever le sel marin. Je mets de l'après-soleil pour me convaincre du nouveau teint hâlé de mon corps. Je me tartine également d'anti-moustiques – je suis discipliné – et passe ma tenue du soir. Je fête mes premières 24 heures dans le pays, à chacun ses solennités.
Lorsque je retrouve les autres, j'ai la satisfaction mêlée de désappointement de constater qu'Alice est partie.
- Tu voulais qu'elle reste ?, me demande faussement naïf Bertrand.
Nous prenons la voiture pour faire cent mètres et nous nous installons sous le boukarou de la marina. Sous ce chapiteau de bois ouvert à 360 degrés, nous sirotons l'apéritif au son des chansons de Mireille Matthieu, Charles Aznavour et Mouloudji. Michel a commandé du whisky, on lui a offert une large palette de choix quant à la marque ; JB, Martini, Bacardi … J'opte pour une pression. Bertrand, abstème, prend son traditionnel schwepps tonic qui lui sert d'antipaludéen en même temps. Gaëlle n'est pas très causante, je ne sais toujours pas si c'est à cause de son âge, de sa nature, de sa culture ou de la situation. Un cocktail sans doute. Elle a décroché le pompon avec mon frère. Bertrand et moi devons redoubler d'imagination pour éviter que Nana Mouskouri, Petula Clark ou Michelle Torr n'envahissent notre table. Si nous parlons tous la même langue, nous n'avons pas les mêmes oreilles, ni la même bouche, les mots ne percutent pas de la même manière et j'ai souvent l'impression d'une atmosphère internationale de bon aloi ; nous restons sur les avenues bien éclairées et délaissons tous les axes secondaires. J'apprends tout de même qu'il ne faut jamais laisser un sac à main par terre car "cela appelle la pauvreté" et que l'école de Gaëlle est le Centre de formation de la femme et de la famille qui m'avait attiré l'œil lors de notre arrivée. C'est une bâtisse sans étage en torchis dont les abords en terre battue servent d'agora au plus grand nombre. Cahutes branlantes, étals à même le sol, caniveau à l'air libre, ballet de boubous et de motos surchargées, la ruche semble névralgique. Bertrand fait changer les arachides qu'il trouve molles. Le serveur se fait rembarrer sa deuxième livrée au même motif. Il revient avec les mêmes passées au grill. Bertrand apprécie cette initiative et cette volonté de satisfaire. Il aime récompenser l'effort et se brûle la bouche à la première cacahouète. Je m'abstiens de ce genre d'humanisme. La télévision est à plein volume et l'on sent bien que la serveuse derrière le bar préfère l'intrigue de son feuilleton aux blagues douteuses de ses clients. Nous levons le camp.

Le Rêve est le nom du restaurant que tient la cousine de Gaëlle dans l'une des trois artères principales de la ville. Edith, la patronne donc, est une belle femme au moins trentenaire et sa maturité physique damne le pion à la perfection plastique de Gaëlle. Elle nous accueille avec un sourire habité qui installe d'emblée les bonnes distances. L'humour avec l'humour, le jeu avec le jeu, le plantain avec le poisson et les arrières-pensées avec le caniveau. La télévision parle trop fort et nous trouvons refuge sous l'auvent donnant sur la rue. Nous allons examiner la taille du turbot dans la cuisine ; un meuble vient de céder et toutes les assiettes sont cassées. Nous enjambons les miettes, les chaussures du cuisinier, deux marmites et choisissons les bestioles congelées. Je vais aux toilettes à la lumière de mon briquet en évitant de m'attarder dans les flaques d'eau croupie qui attaquent mes sandales. Edith raccompagne quatre clients taiseux. Elle irradie et sa seule présence suffit à parfumer la pestilence et assainir l'infection. Avec elle, le terne brille, le muet parle, le sourd écoute. Elle cautérise les plaies et embellit les silences. Les grands espaces s'humanisent et les réduits s'aèrent. Elle accélère ou diminue le pouls de chacun selon ses besoins. Bertrand la taquine sur ses plantains pas assez mûrs, Edith l'écoute et se balance en acquiesçant. Elle sourit, tourne sur elle-même et efface les reproches sans coup férir ; Edith vit sans dettes auprès des hommes. Bertrand renifle, il n'est pas en mesure de dompter la lionne, cette chasse demande un autre investissement que le braconnage habituel. Il nous invite à changer d'air, les papilles encore toutes émoustillées par le turbot délicatement cuit. La retraite permet parfois de garder la tête haute. Et puis je suis l'alibi idéal à de nouvelles aventures, il faut que je voie le plus d'Afrique, la leur, possible.

Nous pénétrons au Safari qui fait angle dans le quartier animé de la ville. Des videurs nous souhaitent la bienvenue. La politesse d'il fut un temps chez nous – Bonjour, Monsieur, merci, Madame – est de mise ici. Nous investissons un coin du salon, la télé est au-dessus de nous, notre œil pourra enfin ne pas être aimanté par la cathode. Le son passe au-dessus de nos têtes, nous voilà un peu à l'abri. En face de nous, trois filles et un garçon papotent. Les regards entre nous sont furtifs mais sans équivoque ; nous ne sommes pas ici pour l'exégèse du pentateuque. D'ailleurs, tout est très simple. Une des filles vient demander à Gaëlle si nous souhaitons leur compagnie, nous la refusons poliment, le ventilateur continue de brasser l'air sans accroc. Bertrand pâlit soudain ; le garçon vient de le dévisager comme il aime lui le faire avec les filles, sous-entendus compris. Le chasseur se fait gibier, le trouble est total. Je lui explique que le démon de midi est à l'heure et qu'il saurait dommage de ne pas y succomber. L'éphèbe est plutôt bien bâti. La fille revient à la charge auprès de Gaëlle. Elle intercède en faveur du garçon qui a effectivement jeté son dévolu sur Bertrand. Nous l'éconduisons avec dignité et j'en profite pour deviser sur les bienfaits de la sodomie. Bertrand finit son verre d'un trait, paye l'addition et se lève. Nous le suivons.

Nous quittons le centre ville pour rejoindre le quartier de la plage. Nous faisons halte au Java, l'un des deux night-clubs de Kribi. Il est à peine vingt-deux heures trente, autant dire l'aube pour les noctambules. Nous rentrons dans le dancing désert et la musique rentre dans nos oreilles saturées. Nouvelle tournée accompagnée d'arachides. Cinq minutes plus tard, des ouvrières ont senti le pollen pour faire leur miel. Il y a la grande cuirée aux bottes jusqu'à mi-cuisse, la bourgeoise à la robe en taffetas, l'étudiante en jean-caraco, la femme d'affaires en tailleur azur, la copine boulotte, la vamp à la jupe fendue, l'intellectuelle aux lunettes sartriennes. Chaque table possède son sceau pour accueillir la bouteille qui régalera ces dames. Mon frère boude dans un coin ; il n'aime pas cette boîte et Gaëlle est partie se changer pour nous retrouver à minuit sur l'autre piste de danse. Bertrand me décrypte les us et coutumes du lieu. Les chasseurs du Safari nous ont suivis et les œillades repartent. Bertrand interpelle une connaissance pour qu'elle aille dire clairement son fait au garçon. La traduction se passe en toute tranquillité et le jeune mâle lâche sa proie. Il investit la piste et se déhanche devant la glace comme ses copines. La séduction est une charité bien ordonnée ; elle commence par soi-même. D'autres blancs nous ont rejoints, mais la clientèle est majoritairement locale. Je suppose que l'ambiance n'est pas très différente de tous les endroits de la nuit dans le monde ; chacun fait son marché du jour. Disons qu'ici, les complications sont levées au maximum.

Nous changeons de crèmerie et retrouvons la Cendrillon de mon frère à l'heure dite. Elle est accompagnée par sa cousine asexuée et notre présence leur autorise l'entrée au temple sans écot. La bouteille de whisky payée par mon frère et son ami la semaine précédente retrouve ses propriétaires. Elle permet les sodas gratuits. Tant qu'à faire, je m'essaie à remuer du popotin à mon tour, mais le rythme africain n'est pas le plus approprié à ma constitution. Je préfère regarder les filles se regarder danser. Je suis assis juste devant la glace et si toutes tournent leur regard et leur corps vers moi, aucune ne me voit.

Je suis invisible, je peux donc tout faire.


Philippe Puigserver, Douala, 20 juin 07
Le 21/06/2007 à 15:03, par Bertrand
Que de realisme dans ces description. J'ai beaucoup aime, j'attend la suite avec impatience (non ce n'est pas le nom de ma copine). Tu as raison tu es l'alibi qui nous permet de ne pas assumer ce que nous faisons.

A ce soir.

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