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Par les (h)auteurs :: 22/06/2007 à 15:37 :: Philippe Puigserver
Je me lève aux aurores et investis la table de la terrasse. La mer soupire à moins de vingt mètres, elle semble finir ses rêves. J'essaie de consigner mes premières heures sur le territoire camerounais, mais les mots rechignent à sortir. Je fais celui qui s'en fiche pour voir si tels les enfants vexés d'être ignorés, ils viendront d'eux-mêmes apporter ce qu'ils refusaient avec obstination la minute d'avant. Un petit garçon blond justement apparaît suivi par sa nounou. Il se met tout nu sur la plage et sa jeune nurse ne semble pas inquiète de tous les dangers potentiels que recèle la plage. Elle s'amuse les mains dans le sable tandis que le garçonnet grimpe sur les petits rochers puis s'éloigne derrière le grand arbre. Après quelques minutes de disparition, il revient demander un jouet à sa baby-sitter qui ne s'est rendue compte de rien. Il lui parle déjà avec autorité. Elle ne s'en émeut nullement. Je collerais bien une claque au jeune capricieux. Je note qu'il a le cul haut perché et musclé qui sied si bien aux Africains. L'idée qu'il puisse garder ce physique à vie me le rend encore moins sympathique. Ses parents apparaissent en peignoir. Le père est un grand échalas blanc au ventre proéminent mais concentré sur le devant, ce qui le rend encore jeune de dos. La mère est en chair de partout, c’est une métisse qui parle fort ; je lui vois bien toute une suite de courtisanes imaginaires. Elle est en représentation permanente de son pouvoir. A son accent, elle débarque de métropole et entend profiter de son séjour camerounais pour faire le plein de déférence et d'admiration suscitée. Son père arrive à son tour. Dans son peignoir blanc et sa démarche martiale, je l'imagine aisément général dans l'armée du pays. Ils commandent leur petit-déjeuner à tue-tête. Je baisse la tête vers mon carnet pour ne surtout pas lier conversation. Je pense tout de même que mon cas leur importe peu car ils sont ici famille royale et l'inconnu appartient forcément à la plèbe. Le père va jouer dans l'eau avec son fils. La femme téléphone à droite et à gauche. J'ai comme l'impression que l'instinct maternel n'est pas franchement la panacée de la femme Africaine. À écouter toutes ses histoires de femmes mères si jeunes qui laissent leur progéniture au village et les visite trois à quatre fois l'an, le contraste avec les réactions des louves de notre pays est saisissant. La femme de Bertrand a par exemple laissé sans problème sa fille de sept ans un an lorsque le couple s'est installé à Houston. L'agenda des parents prend rarement cas des enfants, beaucoup en témoignent. Les villages concentrent les cousins pour faciliter la vie des parents partis en ville travailler. Ils ramènent sous et habits dès qu'ils le peuvent pour participer au financement de la communauté. On me rapporte que les papas s'en soucient plus, surtout des garçons, mais s'arrangent aussi très bien d'une éducation externalisée. L'idée de transmission prime sur celle de bien-être. Je me garderais bien de juger. La polygamie ne doit pas non plus faciliter l'unité du cercle familial, ni la traçabilité des enfants si j'ose dire.

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Le 22/06/2007 à 17:02, par Philippe Puigserver
Je prends mon petit-déjeuner face à l'océan. Papaye, toast, thé et jus d'orange … en boîte. Les mots sortent un peu de leur tanière. Plus tard, Michel, Bertrand et Gaëlle (par ordre d'arrivée) me rejoignent. Je range le carnet.



Nous commençons nos visites par le marché aux poissons. Bertrand rêve d'un turbot frais grillé sur la plage. Sous le hangar, trois rectangles en carrelage blanc accueillent les pêcheurs et quelques tas de soles et daurades frétillent mollement. Une balance au fléau rudimentaire a été installée sur une potence en bois. Elle peut se déplacer d'un rectangle à l'autre en cas de besoin. À cette heure avancée de la matinée, il n'y a pas foule, chez les clients comme chez les poissons. Bertrand ne trouve pas son bonheur. Il refuse de transiger et de se rabattre sur les crevettes ou les bars. Il n'est pas en Afrique pour modérer ses envies. Il nous emmène dans l'autre marché à bord de route. Quelques pirogues, une bande de sable de cinq mètres entre la mer et le bitume, puis trois couvertures en paille posées sur le sol où les poissons ne se trémoussent plus. Il y a bien un turbot, mais il est encore congelé. Une carpe rampe légèrement sur la terre. Il y a aussi une offre non négligeable de poissons séchés, leur fumet envahit la place et déconsidère quelque peu la fraîcheur des autres poissons. Nous repartons à vide.



Bertrand met le cap sur Batanga, où les plages ont une réputation de carte postale. Nous prenons la piste qui paraît en meilleur état que la route. Le but du jeu est de ne jamais se laisser coincer derrière un véhicule, sinon on bronze terreux. Je plains les nombreuses motos. Les maisons semblent serties dans la jungle et je ne serais guère étonné de voir Baloo et Baguera venir chercher Kirikou pour faire un tour. Il faut se méfier des passages dangereux qui surviennent de manière inopinée. Un pont de bois aux traverses cariées dans un dénivelé inexplicable, un virage plus anguleux que jamais, un car en contre-sens, le nuage de poussière qui projette dans la nuit. Le 4x4 est une nouvelle fois appréciable. Entre la climatisation dans toutes les pièces et ses voitures à quinze litres au cent, l'expatrié ne se range pas parmi les défenseurs les plus virulents de la couche d'ozone. Ici, la planète est déjà chaude et il le vit très bien. Nous passons l'hôtel chic tenu par une Suissesse ; Bertrand se demande comment on peut venir s'enterrer si loin d'une ville déjà peu généreuse en tentations nocturnes et diurnes. Je lui apprends que certaines personnes en Europe recherchent en vacances le calme absolu pour se reconstruire. Ils sont en quête d'un ermitage pour décrocher un temps de la course permanente. Ils écopent la barque, alors que lui ne cherche qu'à la remplir. Le dialogue nord/sud n'a pas de couleur de peau.



Nous arrivons chez Mimado. À droite de la piste, la plage, le bar et les hamacs. À gauche, la jungle, les bungalows et le boukarou. Nous commandons nos rafraîchissements sous la paillote et choisissons le poisson à faire griller pour le déjeuner. Nous allons nous baigner avec Bertrand, le sable est blond comme le blé d'août et le thermostat de l'eau est sur vingt-cinq. Nous lions ensuite conversation avec la patronne, Michèle. Maîtresse-femme, la soixantaine, elle a toujours été restauratrice. Mariée à un Pakistanais puis un Camerounais, elle fait du troc des épices son fonds de commerce. Elle nous montre l'impressionnante revue de presse de ses années de gloire lorsqu'elle animait une cantine sur le chantier de la Grande Bibliothèque de France. Elle était la coqueluche des ouvriers et des cadres qui venaient chercher dans son boui-boui un peu d'humanité, de sens et d'exotisme. Elle proposait sa cuisine afro-franco-pakistanaise sur des madriers autour desquels la clientèle s'asseyait sur des bidons de récupération. La bière, la musique et les plaisanteries coulaient à flot. La gargote déménageait parfois d'une centaine de mètres selon l'état d'avancement des travaux, les bastings et les bidons sur les épaules des ouvriers, la cuisine aménagée dans une caravane poussée par les costumes-cravates. Michèle y a tissé de solides amitiés, dit-elle, mais les valises sous les yeux devenaient trop lourdes à porter. Nous commencions aux aurores avec le café starter et finissions à l'aube avec le dernier alcool pour la route.

- Je suis venue ici avec mon mari il y a dix ans. Un tel endroit, c'est le paradis. Même avec cette horreur.

Elle montre la plate-forme pétrolière au large. La torchère virevolte comme un cerf-volant. Je trouve que cela met de l'animation et du relief à un horizon désespérément plat. Je lui dis, elle fait la moue.

- Au moins, la nuit, elle éclaire la plage, c'est toujours ça de gagné, consent-elle.

Elle enchaîne bien évidemment sur ses difficultés financières ; un manque de clientèle conjugué à une corruption gloutonne. Lorsque le blanc se fait africain sans le sou, il morfle sévère. L'état lui a déjà pris son capital et les enfants du coin la piquent comme des moustiques ; un hamac par ci, un ventilateur par là. Michèle est fatiguée. Elle a sa fierté, elle ne vendra pas, mais envisage de ne vivre ici plus qu'à mi-temps.

- Au début, cela marchait bien, puis mon mari est tombé malade. Je me suis occupé de lui et tout est parti à vau l'eau. Aujourd'hui, les expatriés ont moins d'argent, ils viennent moins, c'est mort la semaine et cela gigote à peine le week-end. L'autre fois, j'ai organisé un super réveillon, il y avait du monde, mais à six heures du soir, tout le monde est parti vers les dancings de Kribi. Je me suis retrouvée seule, comme une conne. Je me suis dis, c'est fini.

Je regarde ses yeux clairs plein d'amour et d'amertume pour ce pays. Elle fume pour se donner de la distance, mais on voit bien que la boule pèse sur la poitrine. Le serveur que j'avais pris pour son mignon apporte le poisson. Le turbot de Bertrand est flasque, l'ami est dépité. Michèle prend l'affaire comme un nouveau coup du grand déluge qui noie peu à peu son rêve.

- On ne peut plus faire confiance, même au pêcheur, je l'ai acheté pourtant à Londji, dit-elle pour monter sa bonne foi et le sérieux de ses références.

Elle propose un plat de substitution à Bertrand qui décline ; nos deux grosses soles feront l'affaire. Les boules de Noël se balancent dans la brise au-dessus du bar et l'employé met le feu aux moustaches du palmier pour faire fuir les minuscules insectes qui nous ravagent les jambes. L'odeur de kérosène ne nous invite pas à prolonger notre séjour d'un café. Michèle insiste tout de même pour que nous visitions son Hyatt de brousse. Un premier bâtiment comprend le futur restaurant et la future piste de danse. Le deuxième bâtiment en L abrite les seize chambres, toutes aménagées avec des matériaux du pays par Michèle elle-même. Sèche-serviette en bambous, table de nuit en acajou, robinetterie Leroy-Merlin. La patronne n'est pas peu fière d'échapper à la qualité Fokou, le grand quincaillier du pays, imbattable sur les prix et les tares de ses produits. La compagnie d'électricité demandait une fortune pour bien alimenter le secteur, Michèle y a renoncé et se débrouille avec ses groupes électrogènes, autant dire qu'elle est maintenant experte en réparation et bidouillages de toutes sortes. Elle connaît toutes les pièces détachées de son frigo et invente de nouvelles techniques de bricolage. De toute façon, même en ville, le courant électrique a ses sautes d'humeur et il n'est pas rare de recevoir du 500 volts après une coupure. Les appareils ramenés de France n'y survivent pas, à moins de s'équiper en onduleurs, technologie qui de nouveau sépare les nantis du vulgum pecus. Le rêve de Michèle d'un havre de paix à partager avec le voyageur fourbu semble sur le point de se réaliser. Les travaux qui restent à faire paraissent mineurs. Néanmoins, Michèle comme Bertrand et Michel savent que le dernier morceau de route est encore long et certainement sans fin. Lorsque les bras tombent, la végétation revient engloutir sans état d'âme les années de labeur. Le tourisme de masse ne s'ancrera jamais sur ces terres indolentes.



Nous repartons vers la capitale économique du pays. En fin d'après-midi, nous voilà dans le seul cinéma de la ville pour Le dernier Roi d'Écosse. Le film retrace l'épopée d'un jeune médecin blanc aux côtés d'Idi Amin Dada. La salle est quasi vide, et l'ambiance promise par Bertrand n'est pas au rendez-vous. Le cinéaste n'élude aucune turpitude et dessine les contorsions de la conscience humaine face au pouvoir. Shakespeare upon Ouganda. Les idéaux sont souvent de jolis têtards qui mutent en hideux crapauds ; ici, ils transforment le lac Victoria en un infâme cloaque. Les sièges du cinéma sont aussi cassés que les opposants du dictateur. Quelques commentaires à haute voix fusent, mais on est loin de la ferveur espérée. L'âpreté du sujet a peut-être fait fuir le client, ou bien la télévision fait son office de diode dans la nuit aimantant tous les papillons. Douala by night n'a pas non plus bonne réputation et chaque déplacement a sa part de risque. Les sorties nocturnes convoquent une faune peu passionnée par le septième art et j'imagine l'économie du Wouri plus que précaire.



Nous rentrons vers notre lit et serrons notre doudou d'homme sage.
Le 25/06/2007 à 7:18, par judith
et un conte africain qui résonnerait avec nos cultures blanches ???

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