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Par les (h)auteurs :: 25/06/2007 à 14:52 :: Philippe Puigserver
Lundi 18 juin
Si la nuit tombe comme on tombe du lit, d'un coup, le jour frappe aux carreaux de ma fenêtre en douceur. Mon corps a ses habitudes et je sens en moi l'énergie d'un début de semaine ; à défaut d'enthousiasme, le sens du devoir dirige mes pas vers la salle de bains puis vers le petit-déjeuner afin d'hâter ma mise en place au poste de travail. Le passage du carnet à l'ordinateur apporte toujours son lot de désillusions et de bonnes surprises. Je reste dans mon jus d'orange frais un temps pour penser cette première phrase qui facilite le tout. Les affres de l'écrivain étant rarement scriptogéniques, j'enquille directement sur l'activité du matin ; les courses.
 
La voiture de Marie-Louise que mon frère emprunte n'a pas la suspension d'un 4x4 et il faut aborder la route avec plus de modestie. Les taxis, tous jaunes comme à New York, font peu de cas de notre voiture coréenne. Les cicatrices qu'ils exhibent sur toute la carrosserie ainsi que leurs phares en moins dans la mâchoire attestent de leur détermination et de leur pedigree ; ils sont les caïds de la rue et ils n'ont pas peur des coups. Mon frère a sa fierté, il taquine tout de même l'accélérateur et le frein pour marquer son territoire. C'est aussi une question de survie si l'on veut s'insérer dans le trafic de la ville. Ne pas s'imposer contraint au sur-place et se surévaluer mène à l'accident, le dosage est subtil. Quand le choc survient, l'immobilisation dure des heures car il ne faut surtout bouger aucun véhicule tant que la police ne constate pas les dégâts. Même si les véhicules esquintés sont au milieu des voies et empêchent la circulation. Si l'accident implique le blanc, les complications ou le bakchich sont inévitables, tort ou pas tort. L'escapade du jour avec mon frère est circonscrite au secteur résidentiel, les risques sont limités. Le souci vient plus du ciel. En effet, la voiture de la femme de Bertrand n'est pas étanche et nos pieds baignent dans le résidu d'averse de la nuit. Lorsque la pluie repart, nous recevons notre écot à l'intérieur de la calanque.

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Le 25/06/2007 à 14:55, par phpuigserver
Nous garons notre clou sur le trottoir de Champion. La supérette est tenue par deux jeunes filles avenantes et malicieuses. Mon frère vient s'y fourrer dés qu'il le peut. Elles nous suivent dans les rayons, j'en profite pour glisser mon regard le long des bras graciles de la caissière. Sa peau brille. Comme ses dents et ses yeux. Il est réconfortant à ce titre de constater que les inégalités fonctionnent parfois dans les deux sens ; la dentition des jeunes filles ici est parfaite et dentiste doit être une profession embryonnaire. Je pense aux sommes colossales que je dépense en orthodontie pour mes enfants pour un résultat qui ne pourra qu'être inférieur à ce que propose naturellement la caissière de chez Champion. Nous nous arrêtons ensuite à la marchande primeur du coin de la rue. Elle a installé son étal sur le trottoir et papote avec sa copine vendeuse de cigarettes. Là encore, l'accueil est agréable, l'image et le son excellents. Je découvre les litchis du Cameroun. Sorte de pokemon hirsute rouge, il porte cicatrice sur le flanc et son écorce est molle lorsqu'on le dépiaute, contrairement à son cousin asiatique dont la gangue vieux rose en balle de golf se brise en mille morceaux. Le goût est similaire. La marchande me fait également goûter au mangoustan qu'elle m'invite à sucer dans ses doigts. L'allusion est grossière, le fruit est fangeux mais délicat. Il ressemble à une petite grenade molle et violine. Je décline le kilo malgré les œillades de la marchande. Nous prenons les haricots et les oranges. Elle pèse au jugé, à bout de bras. La confiance ne se discute pas, surtout avec un visage aussi rieur. Nous abrégeons les courses, il ne faut pas abuser des bonnes choses.

Le soir, Bertrand nous mène au Brasilia. La salle est ample, les tables parsemées autour de la piste ronde dessinée comme un kiosque à musique. Nous nous installons et quatre danseurs emplumés commencent à frétiller sur des airs de samba à plein volume. Leur ballet consiste à gigoter le fessier et croiser les traversées pour offrir au client tous les points de vue. Les trois femmes portent le string et la coiffe réglementaires et l'homme le pantalon moulant patte d'éléphant. Je sirote mon déjà traditionnel schwepps tonic et grignote les inévitables arachides. Bertrand note en expert les châssis et moteur des danseuses, je le taquine en lui demandant de concentrer ses commentaires sur le garçon qui, je le jure, lui sourit particulièrement. Mon frère est déjà en retrait du monde. Il est un radeau sur la mer indifférent à la tempête, à la pluie, au cagnard, au temps. Il dérive hors de sans se soucier du cap. Il reste à la lisière du contact. Il réintègre le monde à la sollicitation insistante puis repart à pas de loup. Il est vraiment ici chez lui.

Dianne, une collègue de Bertrand, nous rejoint. Elle doit lui montrer je ne sais quoi avant l'aval de la présentation des comptes. Bertrand accepte cette entaille du temps de travail car l'affaire est rapide et parce que Dianne sait être de bonne compagnie. Elle porte une coupe au carré et sa voix cingle comme ses rires. Elle a un caractère bien trempé et pousse souvent son interlocuteur dans les cordes. Elle choisit ses réparties et en maîtrise le tempo sans craindre le décalage. Une question à l'entrée peut trouver réponse au dessert. Le côté "fil à retordre" de la dame doit amuser Bertrand qui ne rencontre pas souvent d'opposition au quotidien. Dianne commande des brochettes et des frites de pomme en guise d'apéritif. Pour boire, une Malta. Made in Guiness, cette boisson sans alcool est très populaire dans le pays, surtout auprès des femmes. Bourrée de malt, elle a le goût d'une Ovomaltine fermentée. C'est une bière en chocolat.

À la fin de leur numéro, les danseuses viennent avec leur sourire carnassier chercher leur "motivation". Le billet de mille rejoint le string. Mon dieu, mon dieu ! Deux couples plus habillés prennent place dans le manège. Lorsqu'ils s'accrochent aux poteaux du pourtour, ils ressemblent à des petits chevaux de bois. Ils montent et ils descendent. Je ne me battrai pas pour le pompon. Dianne doit rejoindre son quartier plus au nord de la ville et prend congé. Dommage, j'aurais bien continué la conversation dans la voiture des pompiers entre l'autruche et la fusée. Nous quittons l'endroit encore plus désert qu'à notre arrivée.

Nous retournons au logis devant un plateau-télé préparé par Monsieur Paul. J'ai mis deux jours à me souvenir du film regardé. Inside Man avec Denzel Washington. Une intrigue qui sent le pool de scénaristes avec ses impasses, ses fausses pistes et ses démultiplications pour masquer l'autoroute. On a beau complexifier le vide, cela reste du vide.

Je m'en vais rejoindre mes nuits pleines.


Mardi 19 juin
J'ai beau m'habituer, les rues cabossées de la ville continuent de m'asticoter. Ce sont des aoûtats qui me démangent et je ne suis pas mithridatisé. Des plaques prurigineuses qui m'empêchent tantôt de m'esbaudir, tantôt de me désespérer. Je dévisage autant que je suis dévisagé.
Les boutiques se maintiennent les unes les autres pour éviter que la rangée de cartes ne s'écroule. Si tel est le cas, personne ne viendra la relever. L'activité repoussera cinq mètres plus loin. Les noms enflent pour donner du courage aux murs tremblotants. Pharmacie de la gloire, Majestic pressing, Ecole Internationale de Conduite France Europe +, bijouterie La Référence, Centre Panafricain du pneu et de la machine à laver, Carrefour Universel de la pièce détachée. Je prends une bière au Bar de l'escalier. Les marches servent aux clients recto pour s'asseoir par beau temps, verso pour se protéger du soleil et de la pluie. Il n'y a que deux pans de mur. Le look ferait fureur dans les squatts de Berlin-Est, ne manquent plus que les graffitis. Mission impossible vu l'humidité du ciment. J'imagine qu'en saison sèche, le soleil absorbe les couleurs comme une éponge. Le tagueur, s'il existe, est contraint à l'éphémère, ce qui dans ce temps dilaté est chiure de mouche. Une toile d'araignée de fils électriques traverse le carrefour à moins de quatre mètres de hauteur, j'imagine quelques tarzans avinés les prenant pour des lianes. Voilà un feu d'artifice potentiel pour pas cher. En face, la rangée de maisons a été coupée en deux pour aménager le trottoir. La vie a regermé dans les pièces du fond, laissant les tripes de la façade pourrir au vent. L'asphalte gagne rarement les ruelles et venelles perpendiculaires. Le réseau qui mène aux cases de tôle est en terre. "Rendez-vous au goudron" est une expression qui fait sens et assure les retrouvailles.

Michel me porte au marché aux fleurs qui restent l'ornementation la plus sûre de l'aménagement intérieur comme extérieur. Inutile de s'étendre sur la palette de couleurs que seule la nature garantit en toute saison. Derrière la luxuriance florale se niche un souk d'artisanat et de babioles. L'endroit est confiné comme il se doit pour alpaguer le client. Chaque échoppe s'étale sur trois mètres carrés que l'on bourre de statuettes, de masques, de colliers, de peignes, de tissus et d'épices. Chaque camelot prend le chaland par la main et l'invite dans sa grotte "pour le plaisir des yeux". L'arrivée de la ouate a tôt fait d'enflammer le bazar. Chacun m'attire et me propose ses meilleurs prix. Je dois l'avouer, je reste rétif à l'artisanat africain. Surtout ici. C'est un urinoir à porte-monnaie énurétique. Je souffre plutôt de continence pour l'heure. Je m'en sors avec trois maillots de l'équipe du Cameroun ; un vert pour ma fille, deux jaunes sans manches et portant les griffes rouges des lions indomptables pour mon fils et moi. Je montre mes poches vides comme seul passeport valide pour quitter un tel territoire. Je suis épuisé pour la journée. J'ai peur de devoir y retourner pour acheter les brimborions qui attesteront de mon voyage et de mon amitié. Voués à disparaître sur une étagère quelconque ou dans un carton à la cave, ils sont une contribution du touriste à l'économie du pays. Je ne dois pas y échapper.

Dans le quartier de Bonanjo qui surplombe le port, de belles maisons coloniales sont en vestige. Les enfants abandonnés, les herbes folles et les marchands ambulants réaniment leur lustre d'antan. Je suis étonné d'apprendre que la colonisation française a duré si peu. Une quarantaine d'années. Si j'imagine aisément le pillage, je constate aussi tout le legs. Les Allemands ont précédé les Français de la fin du dix-neuvième à la première guerre mondiale ; il reste un fameux pont en fer dont une publicité vante encore aujourd'hui la solidité pour promouvoir la qualité de ses produits. Les traces teutonnes sont tout de même très parcellaires, à l'inverse de l'héritage hexagonal. Les demeures coloniales m'en imposent plus que les villas chics d'aujourd'hui. Leurs arcades ocre sont solides et jouent à cache-cache avec les alizés. Les colonnes grecques en ciment et autres frontispices qui pullulent chez les nouveaux riches ressemblent à des fétus de paille. J'ai l'impression que le business ne se soucie guère de l'avenir. Vaut-il mieux construire pour prendre ou prendre sans construire ?

L'après-midi, j'ai la joie de découvrir la face de mon fils et de ma fille dans la lucarne de l'ordinateur. Nous chatons avec son et image. On ne peut dénier à l'internet ses avantages. Je me souviens d'avoir fait six heures de brousse pour écouter un filet de voix grésillant ; j'avais failli m'évanouir en écoutant ma fiancée depuis un poste esseulé de la savane nigériane. Et il avait bien fallu les six heures du retour pour me remettre de cette minute d'émotion. Là, 21 ans plus tard, je montre à mes enfants les maillots achetés et nous nous balançons des bisous comme nous le faisons l'hiver des boules de neige ; le plus légèrement du monde. Nous faisons le plein les uns des autres sans compter et sans craindre la panne qui rendra caduques les six heures de route. Nous nous payons le luxe de mettre un terme nous-mêmes à la conversation. Mes enfants ne voient pas le miracle, moi si. Le fossé générationnel change ses papiers peints mais il reste toujours aussi profond, n'en déplaise aux éternels jeunes que les quadras s'illusionnent être.

Le soir, nous investissons avec Michel un restaurant tenu par un français. La Cigale propose de la musique live. Un bar, des tables basses devant la scène puis la salle à manger. Le public est mélangé comme souvent. Les Camers sont majoritaires mais font partie sans aucun doute de la minorité du pays. Ils commandent poissons, gibier et vins fins en connaisseurs. Au plafond en parquet, les lumières encastrées ont laissé leurs empreintes de fossiles. Les ampoules devaient manquer et il a été plus commode de refaire un autre éclairage. Entretenir est plus compliqué que refaire sous ses latitudes me dit mon frère. Un buffet a été installé pour une quinzaine d'hommes d'affaires ; ils sont noirs et repus, leur table ressemble à un tribunal le long du mur. Ils trônent, les chaises qui leur font face sont vides de femmes ou d'épouses. Les serveurs font grand cas de leurs désirs, nous consentant les miettes de leurs attentions. Je me réjouis de voir que la couleur de peau a cédé le pas à la grosseur du portefeuille. "On n'arrête pas le progrès, il s'arrête de lui-même", écrivait Vialatte.

L'orchestre se met à jouer. Un blanc est à la guitare, le saxo, le batteur, le pianiste et le trompettiste sont africains. Les standards de jazz s'enchaînent, l'ambiance est policée. Voilà une bonne soirée que j'aurais pu, à quelques détails près, passer n'importe où dans le monde.

Mercredi 20 juin
Il a tant plu cette nuit que je suis sûr que la maison s'est légèrement enfoncée dans le sol. Comment résister à une telle masse d'eau ? J'ai le dos en compote. Le déluge ressemble à mon kinésithérapeute lorsqu'il s'acharne sur mes épaules pour aller chercher la contracture en profondeur. Le thorax se compresse et je sens que je ne suis fait que d'os prêts à se fissurer puis à rompre. L'eau dispersera mes restes en un clin d'œil.
Au matin, tout s'est évaporé. La terre ne semble même pas avoir absorbé sa boisson, elle est déjà le gosier sec. Les flots semblent avoir glissé et être partis au diable Vauvert. Il ne reste que les flaques des ornières, une eau brunâtre à même d'avaler l'automobiliste imprudent. Nombre de suspensions vont périr aujourd'hui.

Nous sortons le matin avec Michel munis de la liste des courses rédigée par Monsieur Paul. Nous nous garons au Champion et la vendeuse nous accueille avec son sourire mutin. Elle nous suit dans les rayons avec un panier et participe à nos blagues de collégiens. Elle est bon public comme le veut la tradition du pays. En plus des trois articles de la liste, j'achète la boîte de sardines commandée par une amie de France ; made in Marocco, en voilà un souvenir. La jeune fille rieuse nous raccompagne jusqu'à la voiture sous son parapluie-parasol car il vient de se remettre à dégorger. Deux cents mètres plus loin, mon frère se range sur le trottoir du marchand primeur. Un cabanon en ciment et en tôle percé de toutes parts. Au pied du caniveau, un employé nettoie des tomates pour les rougir à nouveau. Dans les corbeilles en osier placées sous l'auvent, les haricots, pommes de terre et autres légumes exposent leur santé précaire. Il est difficile de conserver les aliments à Douala tant le taux d'humidité est élevé. Contrairement à Yaoundé où le climat permet une conservation saine et pratique, ici, le temps est compté avant de voir les premières tâches de noir envahir les victuailles. Deux femmes blanches font leurs emplettes, elles alternent les ordres et les plaisanteries avec les commis. On les sent sûres de leur pouvoir. Lâchez-les dans n'importe ville de France et elles disparaissent dans la masse dans l'instant. Je les imagine tristes dans leur train de banlieue, vipères dans leur salon de coiffure, dociles devant la télévision, fatiguées du rien au coucher. Ici, leur vulgarité fait figure de noblesse. Elles montent dans leur 4x4 comme jadis Rita Hayworth sur le Sunset Boulevard. Mais pour l'heure, les photographes ne sont que dans leurs têtes et leur glamour n'est que de pacotille. J'entre dans les quinze mètres carrés du magasin. La pluie perle du toit. Les panières de fruit sont rangées sur des étagères chétives le long des murs qui suintent. Avec les huit commis qui tournent telles des sentinelles, il y a peu d'espace pour flâner.
Nous partons de La Plantation à la recherche du boucher qui n'a rien à envier aux étals français d'après Bertrand. Michel ne sait pas vraiment où il se trouve. Nous examinons quelques rues en vain. La pluie est repartie, sans la violence de la nuit. Mon frère s'impatiente et renonce ; il n'est pas en Afrique pour se compliquer la vie. Nous rentrons et tant pis pour la chair à saucisse de Monsieur Paul.

Au déjeuner, nous parlons comme souvent de politique internationale digne du Monde diplomatique. Bertrand me raconte l'histoire de son collègue anglais accusé d'homosexualité sur mineur. La police l'avait coincé sur dénonciation comme souvent mais l'expatrié n'avait pas voulu sortir les billets aptes à éteindre l'incendie. Cette corruption-là reste éloignée de la mentalité anglo-saxonne très ancrée dans le juridique. Le policier, finaud, a contacté la télévision, l'affaire est sortie le soir même sur la chaîne nationale avec gros plan et relent de suspicion. L'Executive Manager a pris l'avion le lendemain, sans billet retour ni même contrat de travail. Les compagnies internationales savent fermer les yeux sur la morale de leurs expatriés tant que l'activité prospère. Lorsqu'on les oblige à lever les paupières, le discours est prude et les sanctions immédiates. Quand les filles sentent que la vache n'a plus de lait ou n'a plus envie d'être traite, elles passent souvent par la police, feignant la grossesse ou le viol. Elles tentent le jackpot, même si elles ont conscience que la plus grande partie du magot ira aux flics. Beaucoup de chauds lapins blancs payent pour ne pas perdre leur emploi, ni même rentrer au pays. Beaucoup rusent aussi en s'attribuant une autre identité pour leurs virées nocturnes et s'arrangent de ne jamais s'attacher. D'autres enfin payent par avance les commissariats pour prévenir les ennuis. Une femme est venue ainsi un jour porter plainte contre un occidental protégé par la police. Elle a voulu attester de sa bonne foi en exhibant un certificat de non-contamination par le sida. Que n'avait-elle fait, d'autant plus qu'elle était Centrafricaine au Tchad ? Le poste entier l'a violée, puis elle fut dépouillée et renvoyée dans son pays. Il fallait que les règles du jeu soient comprises par tous et toutes.

Le soir, Michel invite un ami architecte et Christian deux amis camerounais à partager notre table. Jean-Marc a la cinquantaine avancée, le visage et la panse du baroudeur. Il a liquidé en Métropole son cabinet d'archi vingt ans auparavant "pour ne pas devenir fou", dit-il. Arrivé au Cameroun, il a monté son affaire, gagné beaucoup d'argent, dépensé beaucoup, puis comme nombre d'entrepreneurs indépendants étrangers, il a coulé ; une nouvelle loi, une vexation envers quelqu'un qui connaît un personnage haut placé, un contrôle fiscal, un bakchich mal versé, un détournement de fonds, et hop, tout s'écroule. Il loue maintenant son savoir-faire selon les besoins avec un statut de résident ; finie la belle vie de l'expatrié, le double salaire, la grande maison, les domestiques, les billets payés, les notes de frais. Vivre à l'africaine pour un blanc, c'est beaucoup d'heures de travail et un horizon qui ne dépasse guère la semaine. La bouteille permet de ne pas trop s'appesantir sur les raisons d'un tel cul-de-sac. Je lui demande pourquoi je ne vois nulle part trace d'une signature architecturale dans cette ville. Les immeubles sont soit délabrés, soit monolithes fonctionnels. Je n'ai guère vu qu'un temple, œuvre d'un illuminé, et le siège de la BICEC, banque du pays, qui vient d'être repeint en bleu vif. Ajoutons Les brasseries du Cameroun, mais là aussi, ce n'est qu'une affaire de peinture, rien à voir avec la structure, le plein et le vide, la transparence et la lumière. Il acquiesce ; mener un chantier simple jusqu'au bout est déjà une prouesse. De plus, le foncier ne coûte pas grand-chose et il est inutile de construire vers le haut, ce qui limite les audaces architecturales. Les belles villas sont souvent ceintes par une muraille qui empêche le visiteur de voir, mais elles existent m'assure-t-il. Yaoundé est mieux lotie de ce point de vue-là, on peut y trouver quelques belles réalisations. Tant pis pour moi, je ne pourrai pas le vérifier. Jean-Marc s'occupe du suivi du chantier du futur siège de Bertrand. Ils s'expliquent ; la date butoir de fin des travaux fixée à la fin octobre permettra de tenir la date de juin prochain pour réellement investir les locaux. Cette prévision de huit mois de retard montre tout de même que Jean-Marc n'a pas renoncé à toutes ses ambitions. Adrien et Emile tiennent une pharmacie en ville. En fait, c'est surtout Adrien qui tient la pharmacie. Emile est son beau-frère. À moitié antillais, il s'en retourne d'Europe pour soigner une expérience malheureuse, je ne sais si elle est de cœur ou d'argent. Il est plutôt commercial et ambitionne d'adapter la gestion de l'officine au monde du management moderne. La liste des débiteurs est longue, mais pour l'instant, le cash flow permet de faire vivre la famille d'Adrien, belle-maman et beau-frère. Chacun se sert dans la caisse pour faire face à ses envies. Adrien est un roi, c'est une tradition du pays. La pharmacie est sa chefferie. En passant, il reproche à ses compatriotes leur propension par nature à se surévaluer et à étaler leur opulence. Je me dis que cette nature-là est très répandue dans le monde. Le père de sa femme était le grand patron des airs puis du chemin de fer camerounais puis maire de Kribi. Il a mené grand train toute sa vie et se retrouve aujourd'hui sans presque le sou. Impressionner les autres est un puits sans fond. Adrien préfère aller à l'hôtel lorsqu'il va sur la côte plutôt que d'investir la demeure familiale dont la remise en état et l'entretien engloutiraient ses économies et attireraient tous les pique-assiettes de la parentèle. Je ne sais que dire sur ce qui est sage ou non. Nous nous quittons sur un verre de vin d'amande sicilien puis Bertrand emmène le contingent français au Gogo-Danse.

Trois filles sont affalées sur les banquettes du couloir d'entrée. La moquette imbibée de pluie et de foutre virtuel se décolle. Nous pénétrons la salle principale. Les deux bars pour les bouteilles sont cantonnés aux côtés, celui pour les filles trône au milieu. Les clients s'accoudent tout autour et regardent les trois poteaux de la longue planche à boucher auxquels trois danseuses s'accrochent. Il y a la squelettique en maillot, la plantureuse en string et une toute habillée. C'est une cliente qui veut connaître le frisson de se déhancher langoureusement aux yeux des hommes. Je connais ce genre d'endroit, je ne peux m'empêcher de voir les esses qui ferrent les carcasses de viande dans les chambres froides. Sauf qu'ici, le système de réfrigération est en panne et que les mouches affluent. Des mouches avec des billets de mille prêts à rejoindre la culotte de la danseuse en attente de motivation. Je me souviens d'une expérience similaire deux décennies en amont alors que je visitais jeune étudiant le quartier chaud de Patpong à Bangkok. Les filles farcies de cocaïne et d'héroïne gigotaient autour d'un même poteau et s'enfonçaient des balles de ping-pong ou des lames de rasoir dans le vagin. Certaines fumaient avec leur sexe ce qui provoquait l'admiration des clients adipeux. J'avais failli virer mormon. Ici, c'est beaucoup moins violent. Les filles n'ont pas les yeux kidnappés par la drogue ou l'alcool, elles dansent la tête ailleurs. Elles n'y mettent aucun zèle, ni aucun humour comme on peut en voir dans les quartiers interlopes de Montréal où de jeunes étudiantes s'amusent avec leurs fantasmes et ceux de leurs clients qu'elles excitent à moins de vingt centimètres. Là-bas, le client n'a pas le droit de toucher la fille, ce qui garantit le jeu. Ici, il suffit de croiser le regard de la danseuse qui a fini son numéro pour qu'elle approche et se colle contre vous en vous exhortant de passer aux choses sérieuses après leur service. L'esthète reste sur sa fin, le goinfre se régale. Je suis toujours étonné de voir des femmes clientes dans ce genre d'endroit. Elles accompagnent leur homme ou sortent en bande. Je me garde d'analyser plus profondément leur motivation. Nous sommes autour du feu de camp, les flammes crépitent en fessiers secoués et seins malaxés, la guitare sèche du moniteur s'est synthétisée et roucoulisée. Rosaline, la danseuse pour laquelle nous sommes venus, porte son maillot de bain lycéen, noir et jaune, avec un petit paréo orange. Elle est la seule à ne pas porter de talons et semble prendre du plaisir à suivre le rythme des mélodies connues par cœur. Son corps est magnifique comme beaucoup d'autres dans cette salle. Je suis dans un champ de coquelicots et je n'ai qu'à me baisser pour m'offrir une gerbe de couleurs et de senteurs. J'ai la tête comme la peau du ventre de l'ogre après son repas ; si je pouvais roter pour lâcher la pression, je le ferai volontiers, plutôt que de vomir. Ce qui est bien du trop, c'est que cela renvoie nos désirs d'homme à leur inanité. Cette indigestion de jolies femmes consentantes permet d'apaiser le feu qui couve en l'homme et qui souvent l'empêche de penser ou même jouir de ce qu'il a déjà.

Madeleine se fiche de mes considérations judéo-chrétiennes, elle plaque sa poitrine sur mes omoplates, sa main sur ma cuisse remonte et prend de mes nouvelles.
- J'ai envie de faire l'amour avec toi, cette nuit, je la veux inoubliable dans tes bras. Tu t'appelles comment ? (ne pas oublier l'accent)
- Euh, Hyppolite.
- Je m'appelle Madeleine. Tu aimes bien regarder les filles danser ?
- Pas vraiment.
- Pourquoi es-tu venu ?
Madeleine a l'art de la bonne question et le sens du raccourci. Elle n'est pas très grande et j'avais remarqué son joli minois la minute d'avant.
- Je t'ai vu et j'ai su que tu étais pour moi. J'aime tes cheveux et ton regard.
- Non, tu aimes mes lunettes.
- Tu es Italien, n'est-ce pas ? Moi, j'aime bien regarder les filles danser.
- Pourquoi tu ne danses pas ?
- Je préfère faire l'amour avec toi. Cette nuit, nous serons ensemble et nous inventerons des choses jamais vues. Tu es marié ?
- Oui, elle est très belle.
- Des enfants ?
- Deux.
- C'est bien. Ils sont en Europe ?
- En France.
- C'est bien. Et toi, tu es au Cameroun. Tu es là ce soir. Et moi aussi, je te veux donc. Cette nuit est la nôtre, tu vas travailler sur moi, tu retrouveras les tiens après, avec ce magnifique souvenir. Et moi, je pourrais mourir en paix, car j'aurais aimé ton corps.
- Tu es très jolie, mais ce soir il ne se passera rien entre nous.
- Pourquoi, tu es fatigué ? Je vais te réveiller. Tu vas bientôt rêver tout éveillé quand je serai sur toi à te sculpter une pipe.
- Je suis sûr que tu fais cela très bien, tes yeux ne mentent pas. Et pourtant, cette nuit, notre nuit, ne va pas sortir de nos têtes. Grâce à toi, je vais rêver en dormant seul magnifiquement. Merci à toi.
- Mais, moi, je te veux. Pourquoi tu ne veux pas ? Tu as une copine au Cameroun ?
- Oui, c'est pour ça, elle est très jalouse.
- Elle s'appelle comment ?
- Marie-Louise.
- Mais elle n'est pas là ce soir, alors nous pouvons passer la nuit ensemble. Pour que je puisse mourir heureuse.
- J'ai peur ne pas être celui que tu cherches. La vie est plaisante, parce que justement nous n'avons pas tout ce que nous voulons.
- Moi, je te veux. Tu ressembles à Jésus de Nazareth. J'aime ton regard et tes cheveux.
- Et tu veux faire l'amour avec le Christ ?
Je lui fais un signe de croix sur le front. Elle recule effrayée puis éclate de rire. Elle revient de plus belle.
- Je serai ta croix, ta crucifixion va être langoureuse. Je vais te ressusciter plus vite encore que le Christ et tu feras d'autres miracles sur plein d'autres filles. Je ne suis pas jalouse, je pense aux autres, je ne te veux que pour cette nuit, Jésus de Nazareth.
- Madeleine, il te manque un prénom pour me soumettre à la tentation.
- Tu peux m'appeler Marie-Madeleine, je ne peux rien te cacher. Tu es à moi.
- Je crois qu'il va falloir te contenter de mes disciples. Tu te rends compte, douze hommes à la place d'un seul. Tu es gagnante et tu le mérites.
- Tu as tort, Jésus.
- Comment peux-tu me parler ainsi ! Allez va Madeleine, va consoler des brebis plus égarées que je ne le suis. Tu es belle et je ne t'oublierai jamais. Toi, non plus, n'est-ce pas ?
- Jamais, Jésus, tu vis maintenant en moi pour toujours. Et j'irai chercher chez les hommes une partie de toi à chaque fois et à la fin de ma vie, je t'aurai reconstitué entièrement et je pourrai mourir dans tes bras.
- Madeleine, je ne te mérite pas, crois-moi. Je dois partir, mais je veux t'immortaliser, garder tes yeux plissés, ton grain de beauté, tes lèvres fines, ton t-shirt rouge, ta mèche, je vais tout garder.
Je l'embrasse sur la joue et je presse mes camarades de comptoir à décaniller. Surtout ne pas se retourner et prendre vite une gorgée d'air frais. En face de mon tabouret vide, un Camerounais s'écroule dans sa bière.
Vite, un cachet de citrate de bétaïne et mon lit !

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