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Par les (h)auteurs :: 26/06/2007 à 16:09 :: Philippe Puigserver
Jeudi 21 juin

Dans ma maison de riche, je suis en cage. Barricadé derrière mes fenêtres grillagées, je regarde les gardiens qui font la ronde. Ils sont les visiteurs et les gardiens du zoo dont je suis l'attraction. Je mange d'ailleurs volontiers les cacahouètes que l'on m'apporte. La théorie de l'évolution de Darwin est un cercle. À force d'être enfermé, l'expatrié restreint sa vision, le phénomène doit être mécanique. Les barreaux que l'on se met sont plus solides que tout autre. Si l'on ajoute la climatisation qui supprime chaleur et odeur, il est aisé de vivre en Afrique sans l'Afrique. Les théories priment sur la pratique et deviennent inflexibles. Je salue la farouche envie de Bertrand de toujours sortir. L'animal sait flairer le piège.

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Le 26/06/2007 à 16:11, par phpuigserver
Jeudi 21 juin
Dans ma maison de riche, je suis en cage. Barricadé derrière mes fenêtres grillagées, je regarde les gardiens qui font la ronde. Ils sont les visiteurs et les gardiens du zoo dont je suis l'attraction. Je mange d'ailleurs volontiers les cacahouètes que l'on m'apporte. La théorie de l'évolution de Darwin est un cercle. À force d'être enfermé, l'expatrié restreint sa vision, le phénomène doit être mécanique. Les barreaux que l'on se met sont plus solides que tout autre. Si l'on ajoute la climatisation qui supprime chaleur et odeur, il est aisé de vivre en Afrique sans l'Afrique. Les théories priment sur la pratique et deviennent inflexibles. Je salue la farouche envie de Bertrand de toujours sortir. L'animal sait flairer le piège.

Dans la ville, les panneaux publicitaires pour Orange attirent immanquablement l'œil. Le prosélytisme de la grande compagnie de téléphonie mobile est diablement efficace. Les besoins de la bouche et des oreilles ont dépassé ceux du ventre. Les unités ne s'achètent pas à la volée comme en France, elles portent bien leur nom. On consomme au godet, pas à la bouteille. On recharge la carte rarement au-delà du millier de CFA. C'est plus un moyen d'être appelé que d'appeler. La couverture réseau ne doit pas être fameuse en-dehors des villes, mais cela n'empêche nullement de le cajoler en attendant qu'il sonne. C'est comme la télévision qui, lorsqu'elle n'est pas câblée sur les réseaux français, ne propose que trois chaînes et de la neige ; elle est souvent le premier achat d'un foyer, juste après le toit et les murs, mais bien avant le lit et la gazinière.

Nous passons devant l'immeuble du PMU. C'est une institution nationale sans hippodrome. Les paris nombreux se font sur les courses de chevaux françaises. Longchamp, Auteuil et Gentilly sont les capitales de l'eldorado. Les rêves galopent et battent le sol, nul doute que des enfants portent le nom de Croisé Laroche ou de Maison Laffitte. Précision ; il n'y a aucune loi qui encadre le nom et le prénom, la fantaisie est sans limites. Dans la même famille, la fratrie peut se décliner en Marie-Louise Bikoué, Jacques Chirac, Pelé Zidane, Samuel Drogba, Anne P'titegoutte, Radio Frigidaire et Maximum Spiderman.

Nous nous arrêtons à l'un des rares feux rouges de la mégapole. Enfoncé dans son socle de béton, on dirait un lampadaire dont la rallonge traîne par terre. Plus loin, des policiers font barrage. Bertrand ouvre sa fenêtre.
- Ça va bien, chef, non ?
- Ça va bien, chef. Il fait chaud, non ?
- Vous n'avez pas tiré sur les bandits ce soir, non ?
- Nous n'avons ni ordres ni fusil. Ma femme est contre la violence.
- Laquelle, chef ?
- La dernière, celle qui sait me masser quand je rentre. L'autre, elle est fainéante, elle ne veut plus rien faire pour son homme, je la laisse où elle est, non ?
- Vous êtes un homme sensé. Bon, je dois y aller car je suis avec un ami et je veux lui montrer tous les trésors de cette ville, non ?
- Bonne soirée, chef.
Nous démarrons, je demande à Bertrand d'où il connaît ce policier. Il me répond qu'il vient de le rencontrer en même temps que moi.
- Si tu as tes papiers et que tu aimes parler, tu évites les embrouilles et les pots-de-vin. Parfois, je donne pour le simple plaisir de la discussion.
- Et si tu enfreins le code de la route ?
Bertrand se met à rire.
- Tu as vu un panneau ? Préviens-moi si un jour on t'arrête pour un stop grillé ou une vitesse excessive !

Nous roulons pare-choc contre pare-choc dans le quartier de Bonapriso. Personne ne veut céder les centimètres qui le rapprochent de sa destination. Les insultes fusent en toute hilarité. Un marché de grossistes en tomates s'accroche à bas-bord. Les grandes corbeilles d'osier sont paillées sur le dessus en attendant le revendeur au détail. Les motos taxis se faufilent et laissent leur passager devant le portail ou le sissongo, sorte de rideau en jonc qui clôture la case. Nous avons rendez-vous avec un peintre dont Bertrand a vu le travail dans une exposition récente. Je suppose qu'il a envie de me montrer une vision plus large que les seules fesses du pays. Je suis un alibi malléable à moult expériences. Nous virons à droite sur un chemin de terre et pénétrons la jungle du quartier. Il faut sortir la machette mentale pour avancer. Les phares de la voiture servent d'éclairage public. Au bout de la sente gibbeuse, Jean Emati nous attend. Une pompe à eau convoque les enfants du quartier qui remplissent les bidons puis les brouettes pour alimenter les cuisines et les douches à ciel ouvert. Ni la voiture, ni les trois blancs qui en sortent ne font franchement impression, encore moins événement ; nul doute que la côte du peintre est haute. Nous pénétrons dans le jardin clos de l'artiste. Son atelier s'y tient sous une tonnelle bricolée parmi des sculptures, plantes vivaces et margouillats. Je reconnais l'oasis dans le chaos que j'avais également vu chez Reveron, un artiste peintre de Caracas d'immense talent. Un long tableau attend sur le chevalet. Une tête de paysan très réaliste occupe le flanc gauche. Son chapeau sort de la toile en relief. Sur la droite, le travail sur la matière inclut la peinture à l'huile, la latérite concassée et des petits sacs de toile. Je pense à Ousmane Sow bien sûr. Jean Emati a la parole avenante et les commandes internationales ne lui ont pas tourné la tête. Il nous fait entrer dans sa maison pour voir d'autres oeuvres. Le chemin sort du tableau du pêcheur, le sabre de la représentation d'une fantasia, course de chevaux dans le nord du pays. Dans la cuisine, il nous montre des toiles de ses étudiants et de sa petite fille. J'aime beaucoup la mise en scène déconstruite de l'enfant de huit ans. Je la préfère même à toute autre, car elle ne semble copier personne. Nous retournons sous l'auvent de l'atelier. Les tubes compressés gisent près de la palette encore bosselée des restes de peinture séchée. Des ficelles, bouts de tissu, paille, vieilles étiquettes, petits objets de récupération sortent des casiers de fortune qui jonchent le sol. Il nous montre trois albums photos racornis, compilation de ses œuvres. Difficile d'apprécier dans la pénombre. On voit tout de même que l'artiste a croisé toutes les périodes, de la figuration à l'abstraction, du folklorisme au symbolisme, de la fragmentation aux grands aplats. La peinture, j'ai besoin de la rencontrer physiquement, j'ai du mal à me prononcer. Je n'ai vu de lui que trois réalisations, le reste est vendu ou en galerie. Bertrand entame les pourparlers pour une commande spéciale ; une scène du nord du pays en hommage à sa femme et une grande toile pour le futur siège de son entreprise. Je suis curieux de voir comment le pétrole inspirera l'artiste. Le prix moyen d'un format standard avoisine les trois mille euros ; combien de semaines fait-il vivre le quartier avec une telle somme. En tout cas, il n'a pas la réussite tapageuse et n'a pas migré dans les quartiers à miradors. Je le salue avec force. Dehors, le réverbère de l'impasse hoquète son halo que je décrète d'acétylène. Les voix murmurent dans la nuit et nous raccompagnent en douceur vers nos cantonnements.

Nous mangeons à la maison puis je pars avec Bertrand au cinéma vérifier si un film populaire en semaine attire plus de monde. L'affiche propose Une nuit au musée, nouvelle comédie avec Ben Stiller, coqueluche à la mode du cinéma d'humour américain. Les sièges sont toujours aussi cassés et aussi vides. Cette fois, le film le mérite. L'entreprise d'infantilisation est une fois de plus parfaite ; les procédés technologiques épatent le spectateur pour le divertir de la pensée qui comme chacun sait est fatigante. Le père tocard se révèle en héros et tous les musées du monde méritent la visite. L'emballage scintille de bons sentiments et le produit prépare l'estomac à n'avaler que les guimauves. J'accepte la proposition de Bertrand de ne pas clore la journée sur une telle mièvrerie et nous passons prendre mon frère à la maison.

Vers minuit moins, nous arrivons au Chat Noir, juste en face du Gogo-Danse de la veille. Le couloir d'entrée est également de bon goût. Un tunnel qui doit faire passer de l'ombre à la lumière. Dans quel sens ? Les avis divergent. Le videur qui veillera sur la voiture nous mène jusqu'au dernier battant. Nous rentrons et nous sommes invités à prendre la plus belle table face à la scène. Nous nous asseyons à trente centimètres du sol, mes mains passent sur la banquette et raclent sans effort les pelures moites du tissu. Je file aux toilettes. L'urinoir est cassé et parfume efficacement le réduit. La coulée verte et jaune qui part de l'ancienne canalisation descend le long de l'émail corrodé et continue sur le carrelage de métro parisien. Il manque deux ou trois briques dans le mur et j'ai la chance de voir l'envers du décor ; un trou noir d'où s'échappent quelques ricanements de rats. Le ventre commence à m'essorer et je ferai bien ma commission. Il n'y a aucun abattant à la cuvette et quelques poils gisent sur le rebord. Dommage qu'il n'y ait pas du papier, je serai bien resté là à penser le pourquoi de ma vie. Je sors des toilettes et vois le vigile avec un rouleau de papier hygiénique. Le service est payant, normal, le luxe a un coût. Je retrouve mes compères au changement de danseuse. Le DJ est en verve, après la sublime Marianne, voici la divine Chantal. Bientôt ce sera la charismatique Loulou avant l'envoûtante Cécile. Le Chat Noir ne lésine pas sur les moyens, il offre à ses clients les commentaires.
- Le show time ne s'arrête pas pour vous ce soir. Nos filles ondulent autour du piquet de vos désirs. Restez avec nous pour cet intermède musical qui va planter le décor de la prochaine chorégraphie.
Un employé monte sur la scène et déplace la chaise de cour à jardin. Il repart. Le rideau du fond frétille et Garance la fatale entre toutes griffes dehors. Le Chat Noir écrase la concurrence car ici, les femmes finissent complètement nues. Le cabaret donne de l'authentique, du musc et du lourd. Chacune a sa technique d'effeuillage, fugace ou en force. Elles se tortillent sur l'un des deux poteaux en préparant l'axel qui les verra voler les jambes à l'horizontale. Je note que les poteaux divergent du Gogo-Danse par leur couleur ; ceux-ci sont plus clairs, plus lustrés. Les danseuses d'ici mouillent plus le string. Il faudrait être de mauvaise foi pour le dénier. Sylvia la vaporeuse fait flotter ses voiles comme Isadora Duncan, elle chante dans son micro débranchée le vibrant Don't cry for me Argentina. Ses bourrelets ne l'empêchent nullement d'ouvrir la bouche à pleines dents. Son talon cède sur le dernier refrain, mais rien n'est grave, le paillasson est déjà de sortie, le boulot est assuré. Le DJ assure parfaitement la transition et le concours de pouliches du vingt-cinquième salon de l'agriculture peut continuer. Bertrand en profite pour me donner un cours d'ethnologie où j'apprends que la Beti est poilue et la Peul grande. Dorine la langoureuse a le crin qui remonte en rivière jusqu'au nombril, elle est assurément Beti. Le plancher de la boîte se gondole et quelques lamelles du bord de scène sont descellées. Une épaisse couche de poussière grasse tamise la réflexion des spots. Les clients entrent et sortent régulièrement. Un seul blanc ; petit, gros, dégarni, la soixantaine visqueuse. Sylvia et Garance le triturent et sa sueur sort béatement au même rythme que ses billets. À chaque fin de numéro, deux danses au plus, l'artiste laisse sur notre table un bracelet, un soutif ou sa culotte. Elle revient quelques minutes plus tard pour s'enquérir de notre santé.
- Tu vas bien, non ? Tu es gentil, tu as pensé à ma motivation.
Bertrand est un humaniste, il aime soutenir le moral des troupes. Lorsque Albertine la libertine se penche à son oreille, je l'entends lui dire tristement que "la motivation est dedans" et je vois la dame partir. J'ai l'image du sexe recroquevillé et penaud de Bertrand dans son slip, qui n'a pas la force de sortir au-dehors. Je trouve mon ami assez mufle et le lui dis. Il me répond simplement qu'il a mis la motivation dans le soutien-gorge pour couper court à toute discussion. Il a en fait repéré Carole la tonique qui vient nous saluer avant sa prestation. C'est une grande sportive au visage illuminé, elle porte une longue robe noire de rallye versaillais. Deux minutes plus tard, on la retrouve sur scène avec son légendaire pantalon blanc satiné et ses converses. Elle bondit et rebondit, interprète toutes les voix de la chanson, secoue la scène, nos verres tremblent. Le DJ a du mal à suivre ses déplacements. Le décor ne survit pas, la chaise valdingue, passe au-dessus de nos têtes et fracasse la grande vitre du bar. Les bouteilles explosent, ce qui génère une onde de choc qui décroche les projecteurs. Les étais de la boîte vacillent. Une frénésie s'empare de la trentaine de clients qui subodorent la fin du monde. En attendant Armagedon, ils enlèvent leurs frusques puisque Carole la tonique n'en fait rien. Qu'elle reste aussi habillée dans sa transe nous fait perdre tout contrôle. Nous sommes en furie. Nos vêtements et sous-vêtements fondent dans la moquette en fusion. Le rythme tribal du chant de Carole la tonique brinquebale nos hanches et notre cellulite. Nous tournons autour des poteaux dans de savantes figures suggestives. Nos fesses pendent comme notre langue il y a peu. Les murs ruissèlent de l'eau de nos prouesses et se lézardent. Le plafond s'écroule, le petit gros boutonneux disparaît dans l'abîme. Mon frère et Bertrand sont décapités par le zinc du bar projeté en missile. Je reçois moi-même un bloc de béton qui me réduit en charpie. Carole vient d'exploser mes tympans dans son final en play-back. Deux minutes plus tard, la revoilà en robe de petite fille convenable. Elle rejoint Bertrand sur son pouffe et s'enquiert de sa prestation. Il lui susurre des mots doux qui mettent fin à son angoisse. Elle vient de s'asperger de citronnelle et je me garderai bien de la piquer où que ce soit. Pendant que Bertrand assouvit son envie de parler et de comprendre son prochain, nous subissons les assauts de Susanne la voluptueuse, Christine la vertigineuse et Micheline la locomotive. J'ai fini mes cigarettes et je tapote nerveusement le cendrier en me préparant à rembarrer avec politesse la douzième amazone à solliciter ma compassion. Bertrand, observateur et diplomate, prétexte une fatigue soudaine pour abréger le siège. Je lui en suis reconnaissant et ne pipe aucune protestation lorsqu'il fait un détour pour me faire découvrir la rue officiellement chaude de Douala. Bertrand s'est piqué de mes lectures à voix haute le soir et tient à me nourrir le plus possible. J'abandonne mes yeux sans leur laisse dans le terrain vague ; comme mon chien, ils pissent sur les buissons puis grattent le sol pour recouvrir le forfait. Dans la rue Saint-Denis de Douala, jeudi soir est un désert et il faut être sacrément alcoolisé et suicidaire pour venir se soulager ici. Le sida, officiellement répandu dans les seuls villages, trouve ici un terreau de choix. Je pense à mon père qui se faisait une joie de montrer le Paris by night aux cousins de Province en mettant un point d'honneur à traverser le bois de Boulogne. Lorsque je pouvais les accompagner, mes yeux étaient à peine plus hauts que la portière et inventaient des Sodome et Gomorrhe de légende. Trente ans plus tard, mon imaginaire n'a plus la même fertilité. Il est temps de laisser reposer la terre.




Vendredi 22 juin
J'accompagne mon frangin dans ses emplettes d'intendant. La commande du patron est spéciale ; il faut acheter du poivre du Penja à ramener en France. Lorsque nous garons la voiture devant La brûlerie moderne, mes sourcils montent. Le trottoir est entier, la rigole parfaitement cimentée, une pelouse idéalement tondue déploie son tapis jusqu'au pied de la baie vitrée immaculée. Les linteaux sont en acajou. Nous entrons ; nous sommes chez Fauchon, nous sommes dans l'épicerie fine d'Aix-en-Provence ou d'Uzès. Les meubles exposent leur finition et leur serrure en laiton jusqu'au plafond. L'essence du bois est noble comme les produits proposés ; thé et café grands crus, poivre au kilo, vins fins du monde entier, boubous et kabas brodés. Nous sommes sur un trois-mats et le vent gonfle les voiles. Nous voguons en dégustant notre infusion sur le pont supérieur dans nos fauteuils d'osier et nos coussins de soie. Mon costume de lin blanc est parfaitement repassé. Le cigare est délicieux, je mettrais bien une goutte de cognac dans ma tasse. Les goélands tournoient vers la misaine. La mer est d'huile et frissonne simplement pour faire danser les reflets du soleil couchant. Pour un peu, j'entendrais du Beethoven interprété par Richard Clayderman. Je dis au commis ma stupéfaction. Il me répond en opinant.
- Oui, Monsieur, La Brûlerie Moderne est bien la plus belle boutique du Cameroun. Même à Yaoundé, ils n'ont pas ce raffinement.
Comme par hasard, la gérante sort de l'arrière-boutique et se poste derrière la caisse ; c'est une asiatique. Je laisse Michel acheter son poivre. Malgré la tentation, je ne prendrai aucun sachet d'épices rares ; ils finiraient par pourrir dans une boîte oubliée de ma cuisine. Par expérience, je sais que les recettes exotiques supportent mal le voyage ; le poulet au curcuma que l'on trouvait délicieux à Goa devient indigeste à Lyon, les boules divines de cacao de San Juan de las Galdonas deviennent imbuvables à Montchat.

À côté de l'échoppe de luxe, une galerie d'art fait commerce. Elle complète l'îlot le plus improbable du Cameroun. La patronne est une Française. Elle vend de l'encadrement, des affiches, des aquarelles et expose les tableaux d'un jeune Douala. C'est un peintre entre l'abstrait et le figuratif qui donne dans le rouge. Si j'étais dans l'une de mes crises dépensières, j'achèterais sûrement. La propriétaire nous questionne et se livre ; quarante ans de présence dans le pays et elle ronchonne comme souvent sous les tropiques. Sa bonne volonté s'est érodée plus sûrement que les volcans d'Auvergne et elle ne pense qu'à sa retraite dans le bassin d'Arcachon.
- Cette année, la pluie est historique. Je n'en ai jamais vu tomber autant.
- Cela fait du bien à la terre, cela crée du vert.
- Vous savez, le vert, j'en ai plus que là. Je rêve de bleu et de blanc. Vous êtes ici pour longtemps ?
- Quelques jours.
- Et vous ne restez qu'à Douala ?
- Principalement.
- Vous n'avez alors rien vu du Cameroun. C'est surtout les paysages qui valent la peine ici. Le Nord, l'Est, le Sud.
Je la remercie de ses précisions et conseils. Je la quitte soulagé de n'être pas habilité à écrire un traité d'anthropologie culturelle et sociale sur le Cameroun, et encore moins un relevé topographique à la Yann Arthus-Bertrand. Ce carnet de route n'est qu'une miette du petit bout de la lorgnette. Un prisme particulier qui n'a d'autre prétention que de décrire et non d'expliquer. Une aventure singulière qui ne peut ambitionner aucune symbolisation.

Le cœur léger, je déambule dans les allées de Score, le super U du coin. Décidément, c'est une matinée en-dehors de l'Afrique ; Vache qui rit, Saint-Marcellin, saucisse de Frankfort, salami, Danone, … Je croise d'autres Asiatiques et des Américains pour la première fois ; c'est vrai que je n'ai rien vu de ce pays.

À midi, la conférence du jour concerne les rapports de la femme Africaine avec son coiffeur. Pour celles qui assument leur féminité, il est impensable de ne pas changer de coiffure toutes les semaines. Acheter des mèches synthétiques ou naturelles fait partie du shopping de base, comme la joaillerie-quincaillerie chez nous. C'est l'assurance pour le mari d'avoir une nouvelle femme tous les sept jours. Bertrand avoue ne pas avoir parfois reconnu son épouse et que le trouble avait duré jusqu'au lit. Je comprendrai mieux l'affaire lorsque nous retrouverons le soir même Gaëlle et sa nouvelle coupe. Difficile de croire que la fiancée de mon frère n'avait pas muté pendant la semaine. Le deuxième volet de l'exposé de la mi-journée aborde les avantages de la mixité dans le couple au restaurant. Bertrand qui est un passionné de poisson s'esbaudit toujours sur la complémentarité de son ménage ; à lui la chair, à Marie-Louise les arêtes, la tête et la queue. Idem pour les crevettes. Tout ce qui peut se sucer et se concasser dans la bouche est un régal pour l'Africaine. Je note. Ce matin, j'ai lu sur Internet qu'un lac entier avait disparu au sud du Chili en pleine Patagonie en moins de vingt-quatre heures. Les scientifiques sont perplexes.

Dans l'après-midi, nous prenons la route pour Kribi. Le paysage me devient familier et je mesure combien il est facile de s'attacher au pays. Au péage d'Edea, je mémorise le panneau de la sécurité routière : "Conduire est une affaire sérieuse. Choisis ce que tu bois avant de conduire. Bois le thé et conduis en toute sécurité." Plus loin, nous croisons une course cycliste. Elle s'étale sur plusieurs dizaines de kilomètres et il n'est pas rare de voir un concurrent complètement esseulé sans aucune assistance ni contrôle. Je remarque une seule Mobylette qui propose quatre roues de secours sur son porte-bagages pour la cinquantaine de coureurs. Je pense à ce magnifique reportage sur le Tour du Burkina-Faso où les gladiateurs de l'asphalte suent sang et eau pour la seule gloire et un vélo plus neuf que le leur. Le vainqueur avait pris soixante kilomètres d'avance en deux heures à l'insu de tous et des Colombiens qui avaient manqué une journée pour cause de turista, avaient gagné l'étape du lendemain, au grand dam de l'organisateur qui se désespérait de voir un jour son épreuve homologuée au titre des grands rendez-vous planétaires de la petite reine. Nous dépassons quelques échappés à l'agonie et doublons le leader de la course qui semble en pleine forme. Je pense qu'il arrivera bien avant la voiture des officiels.

Nous laissons encore deux ou trois camions en panne sur le bas-côté, prévenus que nous sommes par quelques touffes d'herbes disposées sur le bitume. Nous entrons dans Kribi à la nuit, ce qui est formellement interdit par le code des procédures, chapitre sécurité, de l'employeur de Bertrand. Promis, nous ne piperons mot à personne de cette infamie. Je retrouve le New Coco-Beach en vieil habitué. Chantal et Noémie pouffent et me sauteraient bien au cou si je les y encourageais. Je change de chambre ; le goût de la découverte est inscrit dans mes gènes. Le lit est à baldaquin et l'espace plus généreux. La fidélité est vite récompensée ici, le gérant sait y faire. Aux murs, je contemple les photos de l'opéra de Sydney, l'église de San Miguel de Allende et la ruelle andalouse. La télévision grésille son telenovelas mexicain bon marché. Je somnole en apesanteur ; je ne sais plus vraiment où et qui je suis, quel délice. La climatisation crachote ses zéphyrs artificiels, je fume l'opium de ma liberté.

Je repense à l'histoire de Bertrand qui s'est fait poursuivre sur plus de vingt kilomètres par des Tchadiens à qui il avait rendu leur doigt d'honneur. La course-poursuite avait été au-delà du cinquante kilomètres heure, mais un camion avait obligé Bertrand à lever le pied et les pisteurs en avaient profité pour lui faire une queue-de-poisson et l'immobiliser. Ils étaient sortis avec armes et menaces ; Bertrand avait abandonné sa superbe, la sueur coulait le long de l'échine et la bouche était pâteuse. Le silence et l'acceptation des humiliations étaient le seul recours possible. Peu importaient les lunettes qui volaient et les insultes incompréhensibles vociférées à moins de trois centimètres. Une balle était vite partie. Au Tchad, l'indigent et le ministre se confondent, il ne faut jamais sous-estimer l'interlocuteur. S'il fait partie du cercle familial présidentiel, son immunité est totale. Bertrand avait dû implorer et l'autre s'était peu à peu calmé grâce aux rires de ses amis. Ils étaient repartis et Bertrand avait exsudé encore longtemps. L'ami de mon frère a vécu de belles années à N'Djamena, mais jamais au grand jamais, il n'avait voulu qu'on le visitât. Il avait bien trop peur du novice qui venait de l'hexagone avec sa morale, sa charité et son œcuménisme en bandoulière, faisant fi des us et coutumes locales.
- L'appartenance au clan décide bien plus que la couleur de la peau. Le Tchad se découvre par le travail, pas par le tourisme.
L'aphorisme est hardi. Je le triture dans ma somnolence avant que d'aller manger.

Gaëlle nous rejoint vers vingt heures. Elle est accompagnée par sa sœur aînée et sa cousine. Elle pense qu'il n'est pas bon pour Bertrand et moi de se déplacer en célibataires, que cela attire les anophèles de l'amour. Anaba et Germaine ont la maturité des femmes africaines, elles chaloupent avec plus de volupté que les poupées en plastique thermoformé comme Gaëlle. J'aime les premières rides qui donnent un âge à l'Africaine, cela me rassure. Les choses étant au clair, nous avons le plaisir d'écouter la parole de ces deux femmes, autrement plus disertes que la benjamine de mon frère. Nous pouvons plaisanter et questionner sans craindre l'œillade qui fomentera les sous-entendus libidineux. En bons aventuriers, nous voulons aller manger chez Edith, la sœur de Germaine. Malheureusement, la taille et la quantité des poissons ne seyent pas à Bertrand. Nous nous replions sous le boukarou de la marina qui offre turbot, sole et carpe souhaitées. Germaine vient de perdre son oncle et rentre d'un deuil à Yaoundé. Deux jours à préparer du café pour la veille du corps jusqu'à la mise en bière, deux jours de nourriture, de beuverie et de pleurs démonstratifs pour célébrer l'inhumation au village natal. Le défunt n'était pas très riche, il n'y a pas eu fabrication de tissu de deuil pour habiller à l'identique toute la procession. La famille s'est contentée de distribuer à tous les convives des T-Shirts à l'effigie du trépassé. Germaine est rentrée dans la journée, elle est fourbue et ses paupières s'affaissent régulièrement.

Avant de nous relier vers nos chambres, je déplore n'avoir pas goûté vraiment à la cuisine locale préparée à la maison. Gaëlle et Anaba relèvent le défi et nous invitent pour le lendemain midi dans leur case. Elles devront se lever à l'aube pour tout faire, j'ai un peu honte mais je jubile à la seule évocation de ses plats ; Kok, manioc, ndolé, folon, les noms dansent dans ma tête. Je prends de l'imodium par prévention avant de m'endormir.
Le 27/06/2007 à 20:37, par Ravella
Je me disais : Philippe mollit un peu, rien qu'un paragraphe cette fois, je serais couché à 20H30. Mais non. Clique sur "commentaire" et t'es eu! Une demi heure de retard sur l"horaire. Heureusement ça se finit bien pour moi, comme pour Philippe, sauf l'imodium.

Bises

Merci Philippe
Le 28/06/2007 à 18:01, par nadyne
bon ben va falloir découper sa lecture en tranches, si on en veut tous les jours
et on se couchera plus tôt!
on m'aurait dit que j'enverrais des bises à Jésus!

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