La suite … enfin. Mais que c'est dur d'écrire en France, et plus encore en Avignon. Mais je résiste !
Plus que 2 jours à vous conter après celui-ci …
Samedi 23 juin
Au petit-déjeuner, l'océan est au rendez-vous, mais pas le fruit frais. La livraison en provenance de Douala n'est pas arrivée. Je m'étonne, tous les arbres dans les environs me semblent fruitiers. On m'explique que les Kribiens sont portés sur le poisson et les plantes pilées. Je trouve qu'un hôtel à trente euros la nuit (le tiers du salaire mensuel moyen du pays) pourrait se payer quelque effort à la satisfaction de ses clients, mais je sens le combat perdu d'avance. J'avale mon jus d'orange chimique comme pénitence à mes caprices de diva.
Nous allons au marché aux poissons. Il y a foule, contrairement à l'autre dimanche. Je révise plusieurs de mes jugements. Tout d'abord, le centre de pêche artisanale de Kribi est un don du peuple japonais, et non coréen. Il est un symbole de l'amitié et de la coopération entre les deux pays. C'est écrit à l'entrée sur la plaque datée 2006. D'ailleurs, je vois bientôt un employé du soleil levant à la table près de la chambre froide. C’est une sorte de greffier qui consigne les entrées et sorties de glace ; 500 CFA (0,80 euros) le seau, 1 750 CFA (27 euros) le sac de 50 kilos. Il est imperturbable et je le soupçonne d'être en méditation avancée. Ce doit être le prix à payer pour conjuguer aussi subtilement charité et commerce. Il aligne les chiffres qui attestent l’amortissement de la philanthropie nippone. Il faut reconnaître que la glace pilée qui sort du fortin réfrigéré est redoutable d’efficacité ; j’observe plusieurs vendeurs s'échiner à détordre leur poisson congelé pour lui rendre l'aspect du frais. Les rectangles en carrelage blanc sont au nombre de huit, et non de trois. Je ne pense pas qu’une quelconque action divine les ait multipliés pendant la semaine ; cela prouve que mes observations ne sont pas toujours d’une rigueur exemplaire. À qui exposer mon dos pour recevoir la verge ? Le sang et la bave des poissons se mêlent au jus des tongs des commis. Je vois là des amas de raies, de petits requins, de barracudas, de crabes, de crevettes, de langoustes, de soles, de carpes rouges, de daurades, de turbots et de bars. Je note aussi ce que mon intrépidité me fait nommer poisson roche et même, je me lance, kakango. Je dois confesser que la ligne entre la bouche de la marchande et mes oreilles n’était pas fameuse ; il se peut que le célèbre kakango ne soit qu’une appellation d’origine hasardeuse. L’essentiel est de s’imaginer la variété des poissons et les reliefs qu’ils dessinent au gré des arrivages et des ventes. Les règles de pêche semblent plusieurs fois bafouées car on trouve de tout, petits et gros, menu fretin et pièces de concours. Le pêcheur amène son gros bac en plastique jaunâtre et le vide au pied du rectangle. Un employé le trie et le place sur le rectangle. Il a la dextérité du croupier. Les clients s’agglutinent sur les bords et font leurs jeux mentalement. Ils veulent acheter le meilleur lot qui leur assurera la petite plus-value à même de garantir gîte et couvert pour la semaine. Un huissier pose sa chaise et ouvre son cahier pour consigner les transactions. Il n’y a pas d’enchères, mais je peux sentir la fébrilité des uns et des autres. Le pêcheur regarde attentivement le travail du placier car son talent peut décupler ou amoindrir le gisement. Bertrand zieute ses turbots comme Chimène le fait de Rodrigue. Il dévalise les étals et laisse plusieurs milliers de francs CFA pour rassasier son envie de poisson. Il embauche un écailleur qui vide et racle la marchandise sur l’escalier du port, les pieds dans l’eau. Une pirogue lui tapote parfois le dos. Les écailles volent comme des médaillons de glace. De près, elles ressemblent à des lamelles de peau irisée, des empreintes digitales en série. La bestiole évidée et desquamée se nettoie dans l’eau brunâtre du port, puis se balance dans un des sacs en plastique tissé que vendent des gosses pour quelques centimes. Les besaces de Bertrand se remplissent comme une panse repue.
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