Dimanche 24 juin
C’est l’âme fraîche et rasée que je m’en vais au matin vers l’église, non sans avoir salué l’océan toujours en place. J’y ai jeté mes meilleures pensées pour célébrer l’anniversaire de mariage qui m’ancre à mon port turinois. L’électricité n’est toujours pas revenue, mais la ville ne se laisse pas faire. Chacun a revêtu ses atours du dimanche. Le seigneur est sourcilleux sur la présentation par ici. Les sourires sont les bijoux de fête. Ils étincellent. La pluie n’ose pas se montrer. Les cohortes de bleu, de vert, de blanc, d’orange, de jaune et d’indigo dévalent les pentes puis gravissent le monticule où trône la maison de dieu. L’édifice a dérouillé avec le temps, mais sa parure d’albâtre continue d’en imposer. Toutes les fenêtres sont ouvertes et les vitraux gîtent sous l’alizé. Des oiseaux traversent la nef et s’esclaffent comme des enfants sur un grand huit de ducasse. Ils rasent les chambranles et certains frisent le crash. A l’intérieur, la foule est déjà compacte. Des matrones et un bâtonnier font office d’ouvreuses et placent les fidèles en bourrant les rangées. Ils portent une écharpe « Paroisse Saint-Joseph de Kribi » en bandoulière comme des édiles divins. Nul n’ose protester contre son sort de sardine. Anaba me sert de chaperon, je suis le seul blanc de l’assemblée. Une horloge est suspendue à l’une des parois comme dans n’importe quel hall de gare. Les voyages spirituels méritent aussi la ponctualité. Dans le chœur, six chorales et deux orchestres s’entassent à cour et à jardin. Chacune se distingue par la couleur de ses fichus. A neuf heures trente, les premières mélopées s’élèvent vers les cieux. Les percussions assurent l’ambiance joyeuse. Je distingue du français, du latin et des langues locales. Après trente minutes de concert, deux aumôniers souhaitent la bienvenue aux paroissiens en remerciant des mécènes. Madame Milla contribue par exemple au financement de la messe pour lutter contre le maléfice. Aujourd’hui, le prêtre vient de Yaoundé. Il est bâti solidement et n’hésite pas à danser dans les travées. Il aime haranguer les fidèles au plus près et délivre quelques plaisanteries qui gondolent l’affluence. Anaba est parée de bleu ciel et je me trouve le maillon faible de notre couple. Je n’ai amené que des habits à laisser sur place et j’ai laissé le meilleur de ma garde robe à Lyon. La route est longue pour une charité dénuée de mesquinerie. Je tente de donner le change en bredouillant les refrains que je reconnais. Anaba pouffe intérieurement. Soudain, les portes du fond bruissent et une procession de jeunes gaillards remonte l’allée centrale en portant des offrandes à bout de bras. Ils ont quitté Yaoundé à pieds trois semaines auparavant et Kribi sonne la fin de leur pèlerinage. Le prêtre bénit tous les plats apportés. Le festin ne va pas diminuer ses bourrelets. Au moment de l’homélie, tous les néons s’allument sur le « Et la lumière fut ». L’effet est osé, mais le public est bon enfant, le succès est garanti. La première quête est dédiée au fonctionnement de la paroisse, la deuxième vise à soutenir les randonneurs de Yaoundé. Le prêtre ne lésine pas ;
- Je ne veux voir que des billets de mille et de deux mille !
La foule rit de bon cœur et vide ses poches. Les chants continuent de rythmer la messe qui durera plus de deux heures et demie. Je ne vois guère le temps passer, contrairement à mes expériences européennes. Je communie dans la multitude, je sens mes prières promptes à être exaucées. Je ne mégote pas sur la quantité des récipiendaires de mes bons vœux. Je ne doute pas à cet instant que le monde se porte légèrement mieux.
Vers la fin de la cérémonie, la paroisse communique sur ses activités. Au programme, les répétitions pour les chorales, mais également l’annonce d’un concours administratif et d’un stage informatique. Des coups de canifs dans l’atemporalité qui rendent l’église particulièrement populaire. Nous partons dans la paix du Christ le pas alerte.
Nous retrouvons Bertrand, Michel, Gaëlle et Germaine au centre artisanal de pêche. Bertrand n’a pas rassasié sa soif de poissons. Il craint pour son investissement d’hier, le congélateur à qui il a confié sa marchandise ne bénéficie d’aucun groupe électrogène. Même si la congélation d’aliments décongelés n’est pas rare en Afrique, Bertrand est inquiet. Pour se remonter le moral, il achète un lot de turbots et de carpes rouges que nous portons à la cantine jouxtant le marché aux poissons. Des cordons bleus grillent la pêche du jour dans un fumet de réfectoire de plein air. Les doigts servent de couverts de rigueur, la bière est chaude, les plantains sont racornis et je jubile. D’autres blancs parsèment les longues tables pour s’offrir leur écot de frissons. Nous ne sommes pas loin des guinguettes de Nogent et il ne nous manque plus que notre Renoir.
Nous quittons Kribi et nos muses dans l’après-midi. Je me dis qu’il me serait facile de refaire ma vie dans ces contrées. Je laisse Anaba rejoindre ma cohorte d’épouses imaginaires. La vallée où je les cantonne est verdoyante et j’aime y flâner les heures de grande tension avec ma femme légitime ou lorsque mon existence de yuppie ressemble furieusement à une impasse.
Nous finissons le week-end en commandant quelques sandwichs libanais au coin de la rue, affalés devant un très mauvais film. Je sens poindre la fin de mon séjour. Je file au lit pour ne pas dilapider mes fortunes océanes et mes rêves mouillent sous les embruns.
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