Lundi 25 juin
Cette dernière journée complète est studieuse. Je sens bien que les épices recueillies ici n’auront pas le même goût si je les cuisine en France. J’ai besoin de la touffeur, des rondes de gardien et des barbelés pour que le parfum des mots puisse embaumer. J’ai peur de ne pouvoir emporter dans l’avion que le squelette de mon séjour, la chair sera automatiquement refoulée en douane. Je me dois donc de rattraper mon retard. La France asséchera ma plume, pas besoin d’être grand clerc pour le pressentir. Je passe donc la journée à table.
Le soir, Bertrand récompense cette ascèse et m’emmène dans une dernière virée. Nous nous retrouvons dans la même rue interlope que le Gogo-danse et le Chat Noir, le videur reconnaît la voiture et assure son stationnement. Cette fois, nous explorons un troisième établissement ; Le Saint-Père. Ultime station sur le chemin de la béatification. Les propriétaires sont français et la présence blanche est plus dense qu’à l’accoutumée. Les filles sont également plus nombreuses. La piste est plus grande et j’ai le droit à un véritable défilé de mode, de la lionne Tina Turner à la féline Grace Jones, de Rita Hayworth à Ava Gardner version black, du cuir au satin, du mannequin efflanqué à la rondouillette hilare. Nous nous installons à une table et sommes une nouvelle fois la cible de moult regards.
- Tu veux ou tu veux pas, si tu veux, tant mieux, si tu veux pas, tant pis, j’en ferais pas une maladie.
Mon frère se fait visiter par une vieille connaissance, me semble-t-il. Peroxydée, plutôt jolie, je ne la vois que de profil, nos fessiers se touchent, mais nous nous ignorons. Je parle avec Bertrand. Il me fait part de ses activités en tant que membre du Rotary Club. Celui de Douala est bien plus riche que celui de N’djamena. Les réunions se font à l’hôtel Méridien, l’organisation est formelle et l’adhésion annuelle fixe. La soirée de gala permet de marquer les différences et c’est à celui qui donnera le plus. L’oreille du Saint-Père siffle. La considération coûte cher dans ce genre de clubs privés. Mais c’est pour la bonne cause car tous les projets que finance le Rotary sont humanitaires ; construction d’une école dans un quartier déshérité, matériel médical dans les hôpitaux et cliniques, forage d’un puits dans un village, fournitures scolaires, … Le Rotary de Douala peut compter sur les fonds en provenance de Londres, du Canada et consorts. La manne est conséquente. Ici, le club est à l’image de la ville, très économique. À N’Djamena, effet capitale oblige, le Rotary est plus politique. Il est facile de rencontrer des Ministres. C’est plus convivial car les gens s’invitent à tour de rôle chez eux, mais la politique est plus cigale que fourmi, et le budget pour les actions est chiche. Cette oligarchie me laisse perplexe ; cette générosité pousse sur quels cadavres ? Une petite boulotte vient envahir mes genoux sans que je ne puisse rien piper. Elle pense que nos peaux sont compatibles et que je suis né pour son corps. Je lui réponds posément que je suis vanné car j’ai fait l’amour avec six filles depuis ce matin, et que la pause syndicale s’impose. Elle rigole et passe ses bras autour de mon cou. Je la repousse vers la piste, m’ébroue deux trois fois en lui tournant le dos et retourne m’asseoir. Je pense en avoir fini avec la jeune fille, mais il semble que mon pouvoir d’attraction ne soit pas désaimanté. Elle revient avec une opine plus laide et plus chaude qu’elle. Elle vante mes qualités athlétiques et propose le tarif grossiste. Elles sont prêtes à venir ensemble remplir le livre des records. Elles sont jeunes et pleines de formes, de rires, d’idées salaces. Je suis déjà épuisé. Ça y est, j’ai atteint l’âge d’être leur père et cette image vient percuter mon cerveau par derrière. Le coup est dévastateur et je cherche les lambeaux de cervelle sur la piste. Les deux filles me rejoignent et s’enlacent lascivement entre elles et la plus intrépide se colle à moi. J’applique la technique de la fuite par le rire, mais sens qu’il faut trouver autre chose pour mettre fin au siège. Bertrand m’aide à repérer une plante à sac à main. Il a bon goût Bertrand, il me choisit une Bamiléké anglophone de magazine. Je lui paye derechef un verre comme un allume l’ampoule rouge dans certains claques des bas-fonds. Je suis pris, c’est officiel, les deux survoltées sont contraintes à la retraite. Elles m’envoient encore quelques œillades et tournages de langues lointains, mais le cœur n’y est plus. Claire est très classieuse. Converser avec elle en anglais ajoute de la solennité à l’exotisme. J’ai beau me concentrer sur ce qu’elle dit, mes yeux glissent sur ses pommettes, sa poitrine et ses hanches. Tout est parfait, est-ce l’épreuve ultime avant le purgatoire ou l’ascenseur divin ? Claire me raconte qu’elle est une femme d’affaires, qu’elle possède plusieurs boutiques ici ou là, qu’elle ne vient ici que rarement. Bertrand rigole du coin de l’œil. Je mets sa méfiance sur une exposition prolongée aux rayons nocturnes. Ma belle me raconte son amour quatre années durant avec un bel Américain, marié, deux enfants, qui vient d’être muté au Brésil. Je la crois volontiers Juliette, j’ai du mal à l’imaginer Roméo. La solidarité masculine, sans aucun doute. Elle me prend la main, je ne résiste pas à lui toucher le genou pour marquer ma compassion. Heureusement pour moi, elle porte un jean épais et il en faudrait plus pour me faire vaciller. Elle approche son haleine de mon oreille et m’avoue son bien-être à bavarder avec un homme tel que moi. Je trouve le jean de moins en moins épais. Lorsqu’elle détourne son regard pour le fixer dans le vide, j’en profite pour récupérer mes lentilles de contact dans son soutien-gorge. Elle me prend l’autre main, tant mieux, je ne peux plus bouger. Je n’ose vérifier, mais je suis sûr que le jean a complètement fondu et que ses longues bottes de cuir se dézippent maille après maille. Ses mains sont en amande douce et sa voix grave que je ne comprends pas toujours enlève ma chemise. Elle me regarde et m’interroge sans un mot ; c’est quoi ce miracle qui nous submerge ? Comment fais-je pour effacer son Steeve d’un seul coup ? Margot, ma fille, me tire par la manche et me demande de rentrer, elle est fatiguée et demain il y a école. Je me lève et pose un baisemains sur le bras de lave de Claire. Elle ronronne et me dépose un baiser d’hibiscus à la commissure des lèvres. C’est sûr, nous sommes en fusion et nos habits ne sont que des leurres. Je la vois cette Cléopâtre d’ébène, elle est toute puissante. Le serveur m’apporte la note ; les cocotiers redeviennent des piliers, la plage de la moquette poisseuse, la mer n’est que sueur et les mélopées cinglent en battements métalliques. Je pars comme un sprinteur, ma dignité est à la traîne. Claire repère déjà une autre proie plus couillue et argentée. Bertrand se moque de ma résistance de bénitier. Je me dis qu’un jour, quand je serai grand, que ma sueur sera si rance qu’elle défigurera l’image de moi-même comme un acide, je reviendrai ici et je serai enfin le Kama et le Sutra de la latérite.
Mon lit qui m’accueille une dernière fois est bien trop grand pour les rêves que je suis prêt à assumer.
Mardi 26 juin
La journée est fichue dés le départ ; mon avion est pour ce soir. Je suis déjà au-dessus des mers et des terres. Je n’ai plus d’oxygène pour irriguer mon nerf optique. À peine la force de jeter quelques idées et quelques faits sur les dernières journées qui bientôt se désagrégeront sous l’effet d’une mémoire pudibonde et cartésienne. Je fais mon office de père et achète les dernières babioles qui témoigneront seules de mon voyage aux yeux des miens.
À l’aéroport, Bertrand me fait un dernier numéro de magicien. Il repère une hôtesse d’accueil de ses connaissances et me fait passer devant tout le monde. Je profite du privilège les épaules rentrées. J’enregistre mes bagages et nous repartons manger à la maison. Jusqu’au bout, je me dis que je pourrais tout arrêter là, passer d’une vie à une autre comme l’on passe de l’enfance à l’adolescence, rejoindre Anaba, Claire, Marcel et les autres.
Puis je monte dans l’avion.
Au-dessus de Marseille, les premières lumières percent l’obscurité. La ville ressemble à de la cendre braisée jetée sur le fumier.
À l’arrivée, je ne baise pas le sol de France et le temps redéploie ses immenses ailes d'albatros.
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