Sigmund fronça ses sourcils broussailleux, agita son cigare menaçant, chercha ses lunettes sous les piles de manuscrits qui encombraient son bureau, ne les trouva pas, jeta son cigare dans la corbeille à papier, saisit son stylo, inscrivit sur sa manchette "meine Brille" et se tourna vers son interlocuteur :
- Je ne suis pas d'accord avec votre théorie, jeune homme. Vous allez trop loin. J'ai trop travaillé, trop combattu, pour admettre maintenant la fortuité des rêves.
- Herr Professor, je ne discute pas le reste de votre oeuvre. Le travail d'interprétation que vous faites accomplir à vos patient est remarquable, les chaînes associatives conduisent bien, comme vous l'écrivez, à l'élucidation des messages en provenance de l'inconscient. Mais le rêve lui même est fortuit, comme les taches du test de Rorschach. Le contenu du rêve n'est rien, c'est le récit et la recréation projective qui est tout. Avec le même bénéfice pour lui, le patient pourrait tout aussi bien analyser le rêve d'un autre, ou un petit conte de fée lu dans un livre.
De la fumée commençait à sortir de la corbeille à papier. Soudain, des flammes s'élevèrent. Freud renversa la corbeille, piétina les feuillets pour éteindre l'incendie. Il dispersa les cendres à grand coups de chapeau. Puis il se pencha. Parmi les fragments calcinés il ramassa un objet noir :
"Ach ! j'ai retrouvé mes lunettes
Au moment où il les mit sur son nez, il se réveilla. Du revers du bras, il s'essuya le front. Une fois ce geste accompli, Freud vit sur sa manchette quelques mots écrits à l'encre noire : "der Traum ist... " Mais le reste était illisible. L'encre s'était fondu dans la sueur, il ne restait plus, de la belle théorie, qu'une traînée noire sur le front du rêveur.
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