Autant le dire de suite, je déteste les bains. En fait, j’aime l’idée du bain, mais je n’en ai pas la patience. Je passe vite du bienfait relaxant à l’effet émollient. Tout corps plongé dans le liquide se soustrait à la pesanteur disait Euréka. Moi, dans la baignoire, mes fesses pèsent sur la bonde et je ne remonte jamais. Je ne vogue pas sur l’écume tel le voilier de plaisance. Je reste dans les abysses, loin de la lumière. Les monstres invisibles rodent, des tentacules sournois me frôlent. Le plancton m’a à l’œil qu’il n’a pas. Il ricane sans un bruit. Je pèse, tout pèse. Dans la baignoire, les minutes sont plus lourdes, l’air n’apporte que sudation et oppression. J’y deviens claustrophobe, comme englué dans une mélasse dont je ne m’extirperai jamais. Je suis Marat, mon agonie est lente et inexorable.
J’ai bien tenté d’adoucir l’atmosphère par l’apport de bougies distillant lumières et scintillement. Je me suis découvert une allergie à la paraffine et j’ai connu les dévastations des crises d’asthme. J’ai pensé à la musique, genre Nature & Découverte, mais l’image de Claude François m’est revenue ; tout cramé d’électrocution, tout gonflé de noyade, comme une huître rance cuite. Funeste fin qui sied aux stars mais pas à moi, non, pas à moi. J’ai essayé les sels de bains ; ils m’irritaient le cul. J’ai mis des boules effervescentes avec pétales de roses et onguents aphrodisiaques ; ça fait pschitt puis les cadavres flottent à la surface. On se sent désemparé comme l’enfant à qui l’on annonce que le père Noël, c’est fini. Je préfère éviter les illusions qui finissent mal. Je continue à croire au Père Noël, c’est comme ça, même si le tarif augmente chaque année. La mousse a tous les attraits qui devraient me ravir. Petits chuchotis, lascive et imaginative, ouate vol au vent. Mais je sens très vite son pouvoir corrosif, j’ai l’impression de rouiller plus vite qu’une épave. Et puis l’eau qui n’est jamais à la bonne température, ou trop chaude, ou trop froide. Cette eau que je soupçonne d’avoir desquamé mon derme. Moi qui adolescent bronzais comme du bon pain, je ne ressemble plus qu’à de la pâte. Je passe du lait caillé au rouge Albion puis m’en retourne au blanc purulent sans jamais plus arborer de couleur d’éphèbe croustillant. Ma peau reste cadavérique et n’a plus rien de l’appétence de la jeunesse. Je barbote dans mon bain et je suis obligé de constater le carnage ; une peau rêche et livide où quelques poils disgracieux poussent comme des cactus dans un désert de pierres et de lézards fossilisés. Mes bourrelets flottent comme des poissons morts. Ma baignoire n’a rien du sauna sensuel pour publicité de yaourt bulgare, c’est un cimetière marin qui grince et brûle sous le sel de la quarantaine. Je n’imagine aucune naïade, aucune sirène, aucune princesse, venir se lover dans mon corps d’amidon. Cette couche où jadis je sculptais montagnes et vallées sous l’inspiration d’ébats intrépides et audacieux. Des gloussements naissaient des geysers. Aujourd’hui, Waterloo, corne pleine. Le bain m’a cocufié. Donnez-moi une femme et vous verrez que ce baldaquin ne sera que bauge. Ma hanche carambolera son sein, une fesse enfoncera une côte, mon sexe ne trouvera aucun sésame, nous couinerons comme du plastique, nous gémirons comme les spires d’un matelas épuisé, nous serons deux limaces ventouses, encastrées et échouées. Il nous faudra une grue pour nous désincarcérer. Nous souffrirons le martyr pour nous décoller de l’émail et toute idée de dignité sera piétinée.
Je rêve d’un nettoyage à sec, comme pour les étoffes précieuses. Me laver et me détendre avec la seule vapeur. M’extirper de cette fange et atteindre le pommeau de la douche. Tirer sur la chevillette que ma bobinette chérira. Un jet de locomotive me submerge, fait disparaître l’acide, m’embrume, je pars dans un voyage de soie et de printemps. Je suis tonique, debout, je ne fuis plus comme un problème de mathématique.
Je connais un ami qui refuse de se laver entièrement plus d’une fois par semaine. Il veut préserver le velouté de sa peau et l‘authenticité de son odeur, dit-il. Il ajoute que c’est sa carte d’identité, l’affirmation de son unicité, c’est toujours moins judiciaire que des empreintes digitales, pérore-t-il. Rien que du naturel, le souffle des grands espaces, l’aventure au creux d’une aisselle. Comme l’époque est hygiéniste, il tient le secret bien gardé. Lorsqu’il loge chez des amis chez qui la toilette est quotidienne, il ne discute pas, il ne cherche pas à s’épuiser dans de vaines arguties, il s’enferme dans la salle de bains, fait couler l’eau, vide le shampoing au karité et le savon au jojoba dans le lavabo et chantonne avec conviction. Il passe sa brosse à cheveux sous le robinet et se peigne ; il a vu certains acteurs d’Hollywood le faire. Il fait des mots croisés pendant que la baignoire se remplit transformant la pièce en hammam. Il reste longtemps pour que l’admiration des autres se mue en léger agacement puis en franche culpabilité. Enfin, il actionne le siphon, se lave les dents, se parfume légèrement et sort la mine ravie, le pied humide dans la pantoufle pour asseoir son crédit. Ça, il l’a vu dans une émission de Jacques Martin.
- Ah, ça fait du bien, un bon bain ! Quel bonheur, cette douche ! Rien de tel pour commencer la journée ! C’est mieux que la sieste ! Mieux qu’une gaufre à la chantilly et aux fraises ! Mieux que France-Brésil 98 ! Mieux que Carla et Nicolas dans mon lit !
Vous le saviez qu’à l’étranger, le Français a la réputation de se laver fort peu et disons-le d’embaumer ? Je ne comprends pas cette réputation, je ne suis pourtant pas si connu.
C’est tout de même angoissant tout ce grabuge fait autour du corps. On doit le montrer, le conserver, l‘inonder d’essences chimiques. C’est comme un passeport. L’espace d’intimité se réduit, où peut-on encore laisser s’épancher notre envie de pisser sur les fleurs, laisser gambader nos mauvais penchants qui prouvent notre existence singulière ? Je ne veux pas me laver tous les jours ! Je veux pouvoir être un mauvais garçon ! Je veux sentir la chèvre et manger de l’herbe ! Je veux recommencer à fumer ! Je veux dormir avec ma petite fille quand j’ai peur ! Je veux que mon fils parle pour moi à ses copines ! Je veux abuser de mes étudiantes ! Je ne veux pas être propre, débarrassé de mes défauts et délits, prêt à être emménagé par d’autres. Je veux être une cahute insalubre que personne ne veut louer. Je veux être chez moi chez moi ! Je ne veux pas vieillir, je ne veux pas du regard des autres ! Je veux m’enlever ce maillot ridicule qui m’étouffe et me colle à la peau ! J’ai faim ! Je veux danser ! Je veux que l’OL gagne la coupe d’Europe, je ne veux plus penser à l’argent, à Bush et au Darfour, je ne veux plus d’idées que je ne saurais prolonger en actes, je ne veux pas devenir une étiquette, je veux une femme !
Trackbacks
Pour faire un trackback sur ce billet : http://leshauteurs.zeblog.com/trackback.php?e_id=292921
Commentaires
Ajouter un commentaire