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C'était dans l'entrepôt / Lecture du 19 janvier / Les dernières pages du roman B268

Par les (h)auteurs :: 18/02/2008 à 21:55 :: Etienne Faye

PAN ! Je ne dors pas. Je contemple le plafond de ma chambre. C’est une peau qui a la chair de poule, éclairée par un néon rasant, qui grésille. Je respire sans bouger, le coin d’un oreiller s’incruste au milieu de mon dos, c’est douloureux, je me refuse aux contorsions nécessaires. J’ai faim, je me concentre sur ma faim – il se pourrait que le plafond s’ébranle, il s’embrouille, comme s’il allait appareiller – mon ventre s’isole, c’est une tuyauterie frémissante, entremêlée – un couteau tourne et se retourne en essayant, mais en vain, de s’endormir – je voudrais qu’un train me hache le ventre une bonne fois – je déplace l’objet de mon attention –

mes formes, sensuelles, un trou noir au centre – mes cuisses se dessinent, mes bras semblent se détacher, je dois produire l’effort de respirer – ma poitrine se gonfle soudain – je déplace l’objet de mon attention –

mon crâne est un four : thermostat 8 – avant que la douleur ne m’absorbe tout entier – 9, 10 – mes refuges peu à peu sont submergés – les picotements de chaleur sur mes pommettes font danser sur mes yeux des feux insignifiants : ces lueurs bleues, irisées, extravagantes, elles m’amusent – je sens que j’abandonne – je déplace l’objet de mon attention –

ma colonne vertébrale exige un instant de répit – j’ai faim, je désire la mort – je respire – la mort me paraît belle, à cet instant : ma mort à moi, violente, pas comme on s’endort, non, non, non, je ne veux pas dormir ! Je n’abaisserai pas les paupières, je me les découperai s’il le faut, savoir que je vais mourir maintenant me procure une joie sans partage : oui, sans partage ! Je crois que le plaisir de mourir, aussi bien que la douleur, est égoïste. J’ai reçu un coup, pleine tronche – les visions bleues grésillent – ne pas dormir : je ne désire que la mort – des dents me croquent et me déchirent – une langue caresse mes cordes vocales, les suce comme une friandise – c’est l’amour, ça ? – un grand coup, pleine tronche – c’est l’amour ?

Il y a des mains qui plongent dans mon plexus mou, des lèvres s’ouvrent, fontaine généreuse jaillissante je vois le coulis noir bouillonnant s’échapper paresseux je ne sais si je souffre. Je respire. Une dose traverse la gorge fêlée vers le cœur dérangé danse, danse dans mon ventre la dose – la rage – la fonderie en moi j’explose – mal, mal ! J’ai trop mal ! – j’explose ! La colère prend le tuyau de métal lourd dans ma poitrine me l’arrache en hurlant de dépit de douleur, me déchire la couenne, les muscles sanguins sifflent une vapeur dans l’air sec, il fait froid, de plus en plus froid ! Arrête de geindre ! Respire ! Face au plafond qui s’étoile, émerveillé pourtant, tu cherches un air, de l’air ! La tête en arrière tu chanterais volontiers pour le monde la triste mélopée que tu entends : je n’en veux plus de cette vie. Je n’en veux plus je n’en peux plus. Je me fais l’effet de hanter une parcelle d’espace, qui peu à peu se rétrécit. Je m’agite et puis cela ne sert à rien. Voilà. Je suis un homme qui ne rêve que de paix : n’y ai-je pas droit ? Malheureux comme ça, merde. Brouillé de l’intérieur, écœuré. Je n’arrive pas à réaliser, à me représenter tout ce temps qui est passé. En réponse aux questions que je me posais il y a dix ans : un tel sentiment peut-il s’atténuer avec le temps ?

Un tel sentiment peut-il s'atténuer avec le temps ?

Je me revois sortant de l’adolescence, cette adoration qui m’habitait, j’avais tant d’espérances ! C’est mon corps que j’exposais, je le plongeais tout entier dans le bain fulgurant de mes émotions, de mes désirs, je prenais le soleil ! Tout ce temps qui est passé. Ce soleil, c’était l’amour, c’était le plaisir de l’air libre sur ma peau, je m’y suis brûlé, carbonisé ! Je ne suis qu’un homme trop seul qui ne rêve que de paix. N’y ai-je pas droit, un peu ? Malheureux comme ça, merde.

Je suis fourbu, maintenant. Hors du ring, comme après le combat. Il y a les murs de cet appartement. Il y a les murs de mon quartier, de ma ville où je me frotte à m’en écorcher l’épaule, je fulmine ! Je tourne en rond ! Je n’en peux plus de cette vie. Fatigué de ne pas savoir pourquoi je pose un pied devant l’autre. Fatigué de n’avoir pour raison de vivre que l’espoir fou de me blottir un jour dans tes bras. Parce que c’est ça, la vraie vérité. Tout ce que je fais, tout ce que je suis : une boule nervée d’humanité, réfugiée au creux de ton épaule. Tes biceps qui s’enfoncent dans mes côtes, tes mains ouvertes qui se crispent et s’accrochent à moi, tu m’en grifferais le dos. Parfois, la belle chimère m’enveloppe d’une tendresse qui me protège, je peux mourir à cet instant : je suis bien. Ce serait peut-être mieux que je meurs, quand je suis si bien ! Qu’ils viennent avec leurs bombardiers jusque chez moi ! J’habite ici ! La Croix-Rousse, à Lyon ! Venez me prendre, à la seconde, vite ! Avant que le spectre ne s’effiloche, je veux voir valdinguer vos bombes au-dessus de ma tête !

Qu’elles pètent alors que je suis dans tes bras !

Cette vie d’espoir m’est une mort lente et douloureuse. Je n’en peux plus de cette chair qui bouge, qui vieillie, j’ai l’impression que ma peau se retourne, elle s’ouvre, une fleur atroce, qui s’épanouie, je n’en peux plus de la sentir vivante malgré moi. Elle n’est, peu à peu, que la violence qui m’est faite, la souffrance, une longue traînée froide qui me tire quelque gramme d’eau sale sur l’échine, une dose d’explosif : l’idylle fantasmée – la vision bleue – le plaisir, l’asphyxie – mes tripes cherchent une sortie, elles remontent comme un cri – LE MANQUE DE TOI ME BOUSILLE – ton absence est un petit carré de bitume qui se rapproche – oh putain je suis accroc’– jamais goûté ce produit – tes caresses – l’adolescent demande :  les amours plus précieuses que la vie s’atténuent-elles avec le temps ? – qu’ils envoient leurs bombes ! Cette nuit ! – la dose – c’est plein de couleurs floues tout autour, ça m’éclate ! Je me cogne la tête – L’adulte répond : peut-être.

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Commentaires

Le 18/02/2008 à 22:14, par Etienne
J'ai essayé une mise en page pour faciliter la lecture sur l'écran. Pas certain d'être arrivé à mes fins.

Ce sont des pages tirées d'un roman, B268, dont j'avais déjà extrait les "Damien" publiés par ONIVA et les (h)auteurs...
Le 19/02/2008 à 17:59, par nadyne
si, ça va bien à lire

non, puisque l'atténuation crée la douleur
Le 23/03/2008 à 12:36, par ouam-chotte
Après il y a le deuil... Qui n'est qu'un temps.

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