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tribulations littéraires et existentielles
mon cœur
coupe en deux
L’Algérie.
Je suis née en France, sur le sol français. Je suis Française. Mes parents,
l’Algérie. Le sucre et la menthe dans mes veines, mon sang mêlé, brassé.
L’Algérie. La France. Division dans mes artères, mon cœur coupé en deux. La
chaleur dans l’appartement, les enfants rient, les enfants jouent, les enfants
dorment, les enfants pleurent. Les petites vont et viennent, leurs sourires et
leurs yeux. Un cadre au milieu de la pièce.
Nous
avons quitté la France. J’ai 2 ans avec mes parents sous le soleil d’une ville
proche d’Alger, sur leur terre natale. Le soleil et la mer. La terre ne tremble
pas sous mes pieds. Revenir là où je suis née quand c’est enfin possible,
autorisé. Je rentre avec mon mari et mes enfants. Partir pour ne plus revenir.
Quitter une ville pour une autre, une vie pour une autre. Construire une
famille et quitter la sienne, les parents, les frères et les sœurs en Algérie,
loin de moi. Seulement un frère en France. Mes bras ne sont pas assez grands
pour traverser la méditerranée, serrer ma mère dans mes bras, mes bras non,
mais mon cœur. Mon cœur coupé en deux, mon cœur qui bat, plusieurs fois, fort,
très fort, trop fort. Ma mère au téléphone, sa voix est différente, méconnaissable.
On parle de tout, elle me réclame les petites, nous irons peut-être la voir à Pâques.
Sa voix cassée, mes bras ne peuvent pas, mais mon cœur. Je la prends contre mon
cœur, je comprends qu’elle ne va pas bien. Je sais. Si Dieu me le permet, je
vais partir vers ma mère.
Le
3 mai, je ne suis pas là, loin d’elle, loin d’eux. Je ne peux rien faire. C’est
le destin qui a choisi, tranché entre sa chambre et la cuisine. J’ai le cœur
qui bat. Je ne peux rien faire sinon pleurer ma mère au bout du fil, pleurer.
Si Dieu le veut, j’irai l’embrasser avant l’enterrement. Je n’ai pas pu
l’entendre une dernière fois. Mon fils m’a accompagné. Je l’embrasse fort et
puis c’est comme ça. Ma mère, je n’en avais qu’une et je ne l’ai plus. Les
femmes sont fragiles, je suis fragile, nous le sommes tous. Mes enfants me
manquent, ma mère me manque. Je dois partir, repartir, quitter ma famille pour
rejoindre mon mari et mes enfants. Le cœur coupé en deux, l’Algérie, la France.
Etrangère partout, immigrée comme ils disent, comme j’entends. Nulle part chez
moi, délogée sans arrêt, déplacée, déracinée.
15
ans dans les barres, je passe d’un numéro à l’autre. 212, 224, 232, je ne suis
pas un numéro. La barre 212 est détruite, une grande explosion, elle tombe
toute droite, elle s’effondre sur elle-même. Je ne tombe pas, je m’effondre en
moi-même. Mon cœur bat trop vite, trop fort. Le jour du Ramadan, la terre
tremble sous mes pieds. Certains ne tiennent pas, ils tombent avec la barre. On
arrache quelqu’un de notre cœur, on nous arrache le cœur pour le gonfler de
poussière. Les souvenirs, la mémoire, qui pourra témoigner, raconter, dire. Il
n’y a plus rien à dire, la poussière, seulement la poussière. A chaque nouveau
numéro, je monte d’un étage, l’ascension commence, je m’élève. Peut-être que
des ailes vont finir par mes pousser dans le dos. Je suis bien fatiguée, le dos
éreinté de tous ces déménagements, ces déplacements. Qui nous demande notre
avis, ce qu’on vit, ce qu’on pense, ce qu’on ressent. Mon dos cassé, les ailes
auront bien du mal à pousser. On oublie des objets sur place, on ne peut pas
tout prendre. On casse pendant les déménagements, on perd, on ne fait que
perdre. Il faut quitter les lieux dans la précipitation, l’urgence. On
abandonne, on laisse sur place. On ne s’allège pas des poids sur le cœur comme
ça. Ce sont les souvenirs, la mémoire qu’on perd, qu’on nous retire. Mais le
poids est toujours là, celui du silence, des larmes, du cœur qui s’effondre
avec la barre. La poussière, seulement de la poussière. Les étages, des
numéros, les appartements, des numéros. Pas d’ailes dans le dos, seulement des
numéros. Tout change à chaque fois, il faut toujours recommencer, repartir
d’une barre à l’autre, d’une vie vers l’autre, entre deux terres, partagée,
écartelée, le cœur coupé qui continue de battre. Les barres sont en bon état,
mais il faut les détruire. Des travaux sont effectués, les loyers augmentés,
mais il faut détruire. Les habitants ne veulent pas partir, mais il faut
séparer, diviser, disperser. « Circuler, il n’y a rien à voir ». La
Duchère a coupé mon cordon. Certains partent, quittent. Ils sont perdus, leurs
repères en poussière. Même dans les hauteurs, le vent ne disperse pas la
poussière, il l’entretient. Les amis s’éloignent, disparaissent, changent de
quartier. De nouveaux voisins à rencontrer, connaître, respecter. Sans respect
on ne peut pas avancer vers l’autre. Dans 5 ans, la Duchère, on ne sait pas, on
verra. On est bien ici, je suis bien ici. On a tout sur place, tout à portée de
soi, pas besoin de courir, tout est là. Des appartements sont en vente.
« C’est trop cher pour vous madame » avant que je rentre pour me
renseigner. Je ne peux rien répondre, « trop cher », j’en perds mes
chaussures. La terre tremble. Je veux rester, je veux partir. Je ne sais plus.
Cet
été, on partira avec le centre social à la mer. Les enfants sont contents. Je
pars avec eux, mon mari veut rester se reposer. Il doit se faire opérer du
genou, bientôt. Il a mal, il souffre. La petite met des chaussures de femme qui
claquent sur le sol. Il faut les retirer à cause du bruit pour les voisins.
Elle doit faire la sieste mais il fait trop chaud, elle préfère s’amuser. Ses
yeux, son sourire.
La
mauvaise réputation du quartier, ceux qui en parlent ne vivent pas là, ils
racontent, ils disent ce qu’ils ne connaissent pas. Les gens vivent bien, les
jeunes marchent droit. Mon cœur bat quand j’entends la police. « Circuler,
il n’y a rien à voir ». Tout est à vivre, à construire ici. Dieu me donne
du courage, je lui en demande. Le cadre dans le salon porte le nom du Prophète.
Je l’ai acheté au marché du coin. Il nous protège, c’est mieux s’il est au
centre de l’appartement. Parfois, on m’interroge sur ma religion, musulmane,
chrétienne. La religion est trop intime, la croyance est une affaire entre soi
et peu importe le nom que l’on donne à Dieu, ça ne regarde personne. Je veux
seulement que le prophète protège ma famille. J’ai pleuré pour mon fils dans le
couloir de l’école. Quand les enfants traînent dehors, c’est mauvais signe. L’inquiétude
c’est la maladie des mères. La peur, un mur sur lequel on se cogne. La vie est
difficile pour la majorité d’entre nous. J’ai le cœur qui bat.
Lyon,
4 juillet 2008, pour lecture à la Duchère