On peut s'étonner de l'insistance avec laquelle Nicolas Sarkozy pousse en avant la figure de Guy Môquet, jeune communiste de dix sept ans fusillé par les nazis.
Bien sûr il y a la belle lettre, celle d'une victime innocente qui consent à son sacrifice. Mais que trouve-t-on dans cette lettre à propos de la Résistance ? Rien. Comment aurait-il pu en être autrement, pour une déclaration écrite sous le contrôle des tortionnaires.
Surtout, le discours officiel qui accompagne cette lettre, et contraint sa lecture dans les écoles, est absolument paradoxal. Pour honorer l'idée de Résistance, on n'en tolérera aucune : la lecture est obligatoire, et chaque professeur qui tenterait de résister, ne serait-ce que pour donner l'exemple, sera pendu à un croc de boucher. Le contenu et l'autoritarisme de cette injonction, beaucoup plus que le contenu de la lettre, avec lequel il est en contradiction totale, est édifiant sur les rapports que le pouvoir actuel entretient avec l'idée de résistance.
L'affaire de cette « lettre volée », volée par un tenant du libéralisme et du petit doigt sur la couture du pantalon, pourrait n'être que comique ou pathétique. Mais ce n'est pas le cas. Car il n'y a en réalité aucun paradoxe. Le seul message qui soit véhiculé par cette lettre, tellement assourdissant qu'il s'imprime sans qu'on l'ait entendu, je vous propose de l'écouter maintenant, dépouillé de l'émotion et de la littérature :
« si tu as dix-sept ans et si tu résistes, tu seras fusillé. »
Voilà qui est plus conforme à l'imaginaire Sarkozien tel qu'il s'exprime par ailleurs dans d'autres circonstances, par exemple dès qu'il rencontre la moindre résistance à sa propre mégalomanie. On se rappelle le « casse toi pauv'con », qui reste du niveau de la cour de récré, mais on a tendance à oublier un peu vite le « je les ferais pendre à un croc de boucher » qui nous fait basculer dans un tout autre registre, celui de l'horreur. Car cette phrase est reprise de la bouche même d'Adolf Hitler, qui l'a prononcée à l'encontre de ses opposants – les officiers de sa propre armée qui voulaient arrêter le massacre.
Aujourd'hui, 22 octobre 2009, avec le procès Devillepin-Sarkozy et la lecture imposée aux lycéens, l'actualité met en regard ces deux faces du diptyque infernal : la lettre de Guy Môquet et le croc de boucher. Les masques tombent, pour qui veut bien regarder les choses en face. Et on comprend ce qui motive tant Sarkozy dans le cas Guy Môquet : il regrette de ne pas avoir pu le fusiller lui-même et, soixante huit ans plus tard, il se repaît encore de ce supplice. Il redira ainsi chaque année à l'oreille des enfants (ce n'est pas pour rien que la lettre doit être lue à haute voix, cela évite qu'on ait le temps d'y réfléchir) :
« Si tu as dix-sept ans et si tu résistes, tu seras fusillé. »
Mais tous les résistants n'ont pas dix-sept ans. Tous ne se laissent pas fusiller. Et si des généraux allemands ont été pendus à des crocs de boucher, leur bourreau a fini brûlé dans son bunker. C'est en tout cas ce que nous rappelle l'Histoire, au moins tant qu'elle continuera d'être enseignée, et si l'on veille à ce qu'elle ne soit pas réécrite.
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